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Lorin Kadiu

3 novembre 2020

Citizens' Channel

La devise de Citizens' Channel, « De citoyens à citoyens » illustre clairement l’approche adoptée par son directeur, Lorin Kadiu, et qu’il entend plus que jamais maintenir, un an après son lancement, malgré les innombrables obstacles rencontrés dans un espace médiatique albanais très érodé.

Citizens' Channel a pour mission de fournir des informations axées sur la communauté et d’exercer un journalisme engagé. « Pour nous, l’actualité n’est pas quelque chose que nos lecteurs se contentent de consommer, ils y participent également. Nous permettons aux communautés qui sont généralement réduites au silence dans notre pays de s’exprimer et nous abordons des sujets qui sont rarement traités », explique Lorin Kadiu, directeur de Citizens' Channel.

Avec une équipe de quatre personnes, Citizens' Channel est l’un des derniers médias indépendants restants en Albanie.

Médias victimes de répression en Albanie

Lors d’un entretien téléphonique avec le FEDEM depuis son bureau de Tirana, meublé et équipé grâce à une subvention du FEDEM, Lorin explique qu’au lendemain du séisme de 2019, le gouvernement à majorité socialiste dirigé par le Premier ministre, Edi Rama, a lancé une importante campagne de répression à l’encontre des médias. Les journalistes sont désormais régulièrement ciblés, voire interpelés pour leurs publications sur les réseaux sociaux.

Il raconte comment en décembre 2019, un ensemble de projets de lois « anti-diffamation » a été imposé par le Parlement. Introduits ostensiblement comme un moyen de lutte contre les fake news, Lorin affirme que ces lois n’ont en réalité d’autre visée que de museler les médias. La législation proposée intensifiera la censure et placera les journalistes dans une position plus vulnérable face aux pressions du gouvernement, les autorités étant habilitées à exiger des médias en ligne qu’ils retirent des articles, à suspendre certaines activités et à infliger des amendes.

Ces propositions de lois ont soulevé un tollé parmi les ONG locales et internationales ainsi qu’au sein de la communauté internationale, avec la récente condamnation formulée par la commission de Venise du Conseil de l'Europe. Cependant, fait remarquer Lorin, le gouvernement socialiste continue d’essayer de faire passer cette législation et de nombreuses voix ont d’ores et déjà été réduites au silence.

Il est également devenu plus difficile pour les journalistes de demander des comptes aux autorités dans un pays figurant en tête du classement des pays les plus corrompus d’Europe. « Nous déposons régulièrement des demandes d’informations et nous attendons pendant des mois une réponse qui n’arrive jamais. En avril dernier, nous avons déposé une demande d’informations concernant le processus de sélection des établissements hôteliers sélectionnés pour accueillir les passagers arrivant à Tirana et devant être placés en quarantaine pendant deux semaines. Nous nous doutions que pour la plupart, les hôtels appartenaient à des personnes ou à des entreprises en lien avec le parti au pouvoir. Nous avons reçu une réponse en juillet, soit quatre mois après notre requête, et la plupart de nos questions sont restées sans réponse », déplore Lorin.

Difficultés accrues pour les médias pendant le confinement de la Covid-19

La liberté des médias s’est davantage dégradée pendant la crise de la Covid-19. « Les autorités font tout ce qui est en leur pouvoir pour centraliser toutes les communications transmises à la population et prendre la place des médias. Très rapidement, le gouvernement a déclaré être ‘en guerre contre le virus’, nouveau slogan depuis adopté et qui laisse manifestement entendre que les médias sont considérés comme un virus. Vous imaginez un pays dont le Premier ministre s’adresse en personne à ses concitoyens, leur demandant de ne pas faire confiance aux médias. C’est comme ça en Albanie. Dans ce pays, les internautes s’informent sur les pages Facebook contrôlées par l’État qui diffuse des informations qui ne sont jamais étayées par des déclarations officielles ni par la législation », se désole Lorin.

Lorin reconnaît que Citizens' Channel a été durement touché par les restrictions imposées pendant le confinement. L’équipe est passée en télétravail mais avec l’arrêt des transports publics, il a été difficile de se déplacer pour donner suite aux témoignages recueillis. Malgré cela, elle est restée active pendant toute la période et est plus déterminée que jamais à aider les groupes de la population qui sont généralement négligés par les médias à se faire entendre.

Mouvements de protestation

Le média couvre très largement depuis quelques mois les manifestations des étudiants qui protestent contre le manque de transparence dans les élections aux instances étudiantes et contre les difficultés qu’ont eues les élèves de secondaire et les étudiants à avoir accès à l’enseignement en ligne pendant le confinement.

L’équipe a également largement traité la question des droits des travailleurs. Elle a suivi les récentes protestations des syndicats des transports publics alors que les employés refusaient de reprendre le travail tant qu’ils n’auraient pas conclu un accord avec le gouvernement. Dix-sept manifestants ont été arrêtés pour ce qui fut alors qualifié par les autorités de « rassemblement illégal ». Le média a également dénoncé les déplorables conditions de travail des jeunes journalistes dont beaucoup peinent à s’extraire d’une succession de stages non rémunérés et sont sans perspectives d’embauche. Plus de 600 étudiants ont été interviewés sur ce sujet.

Citizens' Channel est également l’un des rares médias à aborder des sujets sur la famille, la question du genre et les minorités, traitant des questions aussi sensibles que les violences conjugales, les abus sur mineurs, les difficultés rencontrées par les femmes en milieu rural et la constante objectification des femmes dans les médias albanais, des sujets généralement tabous dans le pays.

Destruction du Théâtre national de Tirana

Un sujet qui tient particulièrement à cœur de Lorin et de ses collègues est celui de la liberté des médias et de la liberté d’expression et de rassemblement. Les journalistes de Citizens' Channel ont étroitement collaboré avec des militants qui ont manifesté devant le Théâtre national de Tirana à l’annonce par le gouvernement d’un projet de démolition du théâtre historique dans le cadre d’un obscur contrat de reconstruction très controversé qui a été attribué à un promoteur proche du gouvernement actuel.

« Pendant deux ans, les détracteurs du projet ont pacifiquement fait campagne contre la démolition de cet édifice. Les autorités ont tout fait pour entraver leur action, surtout pendant le confinement en leur infligeant des amendes s’ils sortaient de chez eux pendant le couvre-feu et en confisquant leur permis de conduire. Les forces de police ont fini par faire usage de la violence, dispersant les manifestants avec du gaz lacrymogène dès leur arrivée à l’aube le jour de la démolition de l’édifice, le dimanche 17 mai, alors que le pays était encore confiné. Elles ont arrêté des dizaines de personnes. Pire encore, les ouvriers ont commencé à démolir le bâtiment au bulldozer alors qu’il y avait des militants à l’intérieur », relate Lorin. La démolition du théâtre a été largement considérée comme un recul de la démocratie en Albanie.

Protéger le patrimoine albanais et l’environnement naturel

Ces derniers mois, le média a très largement couvert les questions d’infrastructures publiques et les protestations des communautés locales. Il soutient actuellement plusieurs communautés rurales de la région qui s’opposent à un projet de construction de centrales hydrau-électriques. Eneffet, une faille dans la législation permet de s’affranchir des procédures habituelles de planification et de passation des marchés si le contrat porte sur la construction de centrales de petite taille.

L’équipe a récemment lancé une nouvelle plateforme baptisée « Mémoires urbaines » qui met en ligne une carte des édifices historiques menacés de dégradation ou de démolition. Ce sont souvent des villas datant de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième, lesquelles forment le pilier architectural auquel la ville de Tirana doit son élégance, qui sont démolies sans consultation, ni préavis. Lorin affirme que huit maisons de ce style ont été détruites pendant le confinement.

Nouvelle génération de journalistes engagés

Comme l’explique Lorin, un média axé sur le journalisme engagé se doit de veiller à la relève et de fait, Citizens' Channel consacre une part importante de son activité à ce volet. Vingt-cinq jeunes journalistes suivent actuellement un stage de formation destiné à développer leurs compétences journalistiques à travers des modules abordant les divers aspects de la profession, comme l’éducation aux médias, le droit des médias, la réglementation des médias, les multimédias et la rédaction.

Il reconnaît que la situation reste tendue en Albanie. Le pays frôle l’effondrement économique. Le nombre de cas de contaminations au coronavirus reste élevé, tandis que le gouvernement maintient ce que Lorin qualifie d’événement de relations publiques, comme des concerts et des rassemblements à visée politique alors que dans le même temps il interdit toute manifestation publique. Les publications répétées et contradictoires diffusées par les autorités sur les réseaux sociaux placent la population locale dans une grande confusion, qui peine à discerner ce qui est autorisé et ce qui est interdit.

Grâce au soutien du FEDEM, Citizens' Channel a pu élargir son lectorat cette année. Lorin précise qu’ils ont de plus en plus recours au reportage vidéo, optimisant par ailleurs leur présence sur les réseaux sociaux. L’équipe a commencé à mettre au point un système d’abonnement pour toucher un plus grand nombre de lecteurs et elle étudie la possibilité d’avoir recours au financement participatif et d’impliquer davantage la communauté. Lorin tient à préciser que Citizens Channel continuera à informer la population sur ce qu'il se passe réellement dans le pays afin de donner de la voix aux laissés-pour-compte de la société albanaise.

 

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