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Biladi Institute for Human Rights

26 août 2020

Défendre les droits de l'homme fondamentaux des migrants dans les centres de détention libyens

Le Biladi Institute for Human Rights s’est fixé comme objectif d’améliorer les conditions de vie des migrants internés dans les centres de détention dans l’est et l’ouest du pays. Dirigé par Tarik Lamloum, l’équipe se rend régulièrement dans ces centres et fait pression sur les autorités pour améliorer les conditions de détention.

La Libye est depuis longtemps une plaque tournante des migrants souhaitant se rendre en Europe et nombre d’entre eux subissent pendant leur séjour dans le pays des abus terribles. En mai dernier, 30 migrants ont perdu la vie et 11 ont été blessés quand un groupe armé a pris d’assaut les locaux d’un trafiquant d’êtres humains de Mazda, au sud-ouest de la capitale, Tripoli. Ce n’est là que la plus récente d’une longue liste d’attaques de ce genre. Le Biladi Institute for Human Rights était l’une des nombreuses organisations de défense des droits de l'homme à condamner cette terrible attaque et à demander la fermeture de ces « entrepôts à migrants » qui pratiquent ouvertement le commerce, la contrebande et le trafic des migrants en Libye.

Selon l’International Organization for Migration, il y aurait quelque 654 000 migrants en Libye, notamment des Nigériens, Tchadiens, Soudanais et Nigérians, ainsi que des ressortissants égyptiens, dont 89 % sont des hommes. Près de 1 500 de ces migrants sont détenus dans des centres officiels gérés par la Direction de lutte contre la migration clandestine (DCIM) du ministère de l’Intérieur du gouvernement d'union nationale (GNA pour Government of National Accord) reconnu par les Nations unies.

Si ces prétendus centres d’hébergement varient en termes de qualité, les conditions sont très en-deçà des normes internationales et les violations des droits de l'homme y sont fréquentes. Les migrants sont victimes de détentions arbitraires et indéterminées, ils sont soumis au travail forcé et endurent des conditions inhumaines, des abus sexuels, de la torture et autres maltraitances. La plupart de ces détenus sont retenus dans ces centres sans procès en bonne et due forme, ni accès à des avocats ou autorités judiciaires pour remettre en question la légalité de leur détention, et rares sont ceux qui sont déférés devant un tribunal, condition pourtant exigée par la législation libyenne en matière d'immigration.

Des milliers de migrants sont détenus dans des centres de fortune contrôlés par des milices, où ils vivent dans des conditions indignes. Ces espaces sont généralement surpeuplés et sales avec un accès dérisoire, voire inexistant, à l’eau courante, à des installations sanitaires ou à des latrines. Les détenus font souvent l’objet d'une extrême violence, de coups et de torture, et les femmes sont régulièrement abusées sexuellement et violées.

Tarik estime à près de 4 000 le nombre de migrants actuellement détenus dans des centres libyens dirigés par le gouvernement ou des milices. L’équipe de Biladi composée de 12 personnes a documenté d’innombrables cas d’atteintes aux droits de l'homme et de mauvais traitements infligés aux migrants dans ces centres. Les membres de l’équipe surveillent la situation dans 45 centres, se rendant en personne dans ces centres plusieurs fois par semaine, restant plusieurs heures à chaque visite. Ils compilent actuellement une base de données des violations des droits de l'homme constatées lors de ces visites.

Tarik reconnaît que c’est l’expérience de membres de sa famille ayant demandé l’asile en Europe qui a à l’origine motivé son initiative et sa volonté d’améliorer la situation des migrants en Libye. « Les membres de ma famille ont passé trois ans dans des centres d’hébergement pour demandeurs d’asile. J’ai été témoin de l’assistance qu'ils ont reçue de la part du gouvernement et des organisations de la société civile. Je ne vois pas pourquoi les migrants en Libye n’auraient pas droit au même traitement et aux même droits fondamentaux », déplore-t-il.

Tarik explique que la situation pour les demandeurs d’asile en Libye a toujours été compliquée mais l’absence d'intervention des pouvoirs publics et le conflit dans le pays depuis 2014 n’ont fait qu’aggraver les choses.

« La cupidité et le racisme sont deux gros problèmes ici. Trop de gens en Libye profitent de la situation des migrants. Des familles entières gagnent leur vie en exploitant les migrants, elles participent à des trafics, à des extorsions et à la vente de migrants. Plusieurs agences gouvernementales travaillent également avec les migrants et ces structures se livrent entre elles une guerre de pouvoir. La corruption est un réel fléau », précise Tarik.

Pour illustrer ses propos, Tarik prend l’exemple du contrat de restauration pour les centres de détention de la DCIM qui a été accordé par le ministère de l’Intérieur à une filiale appartenant à des hauts fonctionnaires. « Officiellement, ce contrat stipule que les migrants reçoivent trois repas équilibrés et variés par jour. Dans les faits, leur alimentation se résume à des morceaux de pain accompagnés de féculents mal cuits (en général des pâtes) et un seul repas est généralement servi chaque jour. »

La malnutrition est généralisée, avec parfois des conséquences fatales, les migrants étant souvent détenus pendant des périodes allant de quelques jours à plusieurs mois, parfois jusqu’à deux ans sans la moindre possibilité d’obtenir une aide juridique ou de faire examiner leur détention par les autorités judiciaires.

Tarik fait remarquer qu’aucune disposition n’a été prise pour les femmes enceintes ou avec des nouveau-nés et de nombreux centres détiennent également des mineurs non accompagnés. La plupart de ces centres ne mettant pas à disposition de système d’enregistrement des plaintes, la localisation des familles et la réunification sont impossibles. Il reconnaît que cette situation facilite la disparition des migrants en détention.

Au fil des ans, Tarik et son équipe se sont forgés une réputation d’experts en droit international et des questions relatives aux droits de l'homme, ce qui leur vaut d’être régulièrement consultés par les agences internationales et les gouvernements. Par ailleurs, Tarik intervient souvent sur les ondes de radio et il anime une émission hebdomadaires intitulée « Sans Visa » qui traite de la situation des migrants.

Depuis quelques temps, Biladi plaide de plus en plus en faveur d’une réforme des pratiques liées aux droits de l'homme dans le pays et en particulier à l’égard des détenus.

En 2018, Tarik participa à une mission internationale envoyée à Genève à l’occasion de laquelle il s’est adressé au groupe de travail du HCDH sur les disparitions forcées ou involontaires. Biladi a engagé de nombreuses actions devant les tribunaux de l’Union européenne pour des cas de violations des droits des migrants. Tarik est reconnaissant envers le FEDEM qui a permis à Biladi de se former, de renforcer ses capacités et sa logistique et d’échanger des expériences avec d’autres acteurs européens et internationaux.

Tarik admet que le succès de Biladi est dû en grande partie aux bonnes relations de travail qu'il a développées avec les hauts responsables du gouvernement en Libye, en particulier ceux du ministère de l’Intérieur qui sont en charge directe des centres placés sous le contrôle de la DCIM. Ces contacts permettent d’avoir accès aux centres de détention et de plaider en faveur de l’amélioration des conditions de vie des détenus. De son propre aveu, la situation politique instable en Libye rend ce travail difficile du fait du renouvellement incessant des hauts fonctionnaires.

Tarik tient à souligner quelques avancées récentes, à l’image de l’instauration dans des centres de détention dans l’est du pays de petites bibliothèques proposant des ouvrages sur les droits de l'homme et les questions judiciaires.

Dans le contexte du coronavirus, Biladi poursuit son travail de sensibilisation et a été l’un des signataires d’une récente lettre ouverte adressée au ministère de la justice, demandant que la santé et la sécurité des migrants détenus soient garanties pendant cette période. Les membres du personnel restent en contact avec les détenus par téléphone et continuent à leur rendre visite sur place. Le couvre-feu en vigueur en Libye pose un problème de taille pour l’organisation, les habitants devant rester chez eux à partir de 18h et les week-ends. Il devient également compliqué de disposer de trésorerie, les banques étant désormais fermées.

En dépit des difficultés, Tarik est déterminé à poursuivre le travail de Biladi, de rendre visite aux migrants dans les centres de détention, de rédiger des rapports et de faire pression sur les autorités pour améliorer les traitements réservés aux migrants. Comme il le fait remarquer, lorsque le Parlement libyen à Tripoli a récemment décidé de créer un comité des droits de l’homme, il a consulté Biladi, signe évident d'une confiance établie avec l’organisation.

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