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Karsi Sanat

18 mai 2021

Amener l’expression artistique libre au cœur d’Istanbul

En plein cœur d'Istanbul, le collectif artistique Karsi Sanat met un espace à disposition des artistes, universitaires et citoyens lambda afin de favoriser l’échange d’idées et de maintenir en vie l’esprit de l’expression artistique libre en Turquie aujourd'hui.

Depuis le balcon de Karsi Sanat, un centre d’art contemporain qui surplombe l’artère centrale d’Istanbul, l’avenue İstiklal, on aperçoit la place Galatasaray. Jadis le théâtre des manifestations et des actions politiques, la place n’abrite désormais plus que des forces de police postées en permanence.

On entend au loin la clameur de manifestants, mais elle ne vient pas de dehors : elle vient d'une installation vidéo dans la galerie montrant des scènes superposées d’anciennes manifestations. Ce travail s’inscrit dans le cadre de l’exposition Fermentation qui présente le travail de jeunes photographes de tout le pays.

Karsi Sanat est à la fois un collectif et un lieu d’exposition qui accueille régulièrement des événements, des débats et des ateliers. Le collectif est géré par des artistes, enseignants et universitaires, tous passionnément désireux d’offrir aux artistes un espace d’expression libre sur des sujets sensibles tout en restant accessibles à tous les publics, y compris ceux qui n’ont pas l’habitude d’aller voir des expositions.

Karsi Sanat est né dans les années 70, lorsque l’artiste Feyyaz Yaman a fondé un studio pour artistes. Après avoir changé plusieurs fois de nom et d’adresse, Karsi Sanat s’est établi dans le centre d’Istanbul.

« Ici, nous sommes au cœur du centre : un lieu de mémoire. Des photos emblématiques ont été prises de ce balcon », déclare fièrement Feyyaz. « La place Galatasaray est maintenant occupée. Nous revendiquons cette rue comme un acte politique. »

L’art sous pression

D’après Feyyaz, il a toujours été difficile pour les artistes en Turquie de trouver des espaces d’expression. « Faire de la politique sous couvert de l’art ne trouve plus le même écho que dans le passé. »

« Le vrai problème, c’est que les artistes ont réellement peur. Ils veulent agir mais les mécanismes d’action sont soumis à une très forte pression », explique Feyyaz. « Bien sûr, il y a des risques, mais ils n’osent pas les prendre ».

Feyyaz ne sait que trop bien qu'il est risqué de s’exprimer et dire ce que l’on pense en Turquie, des amis et son propre frère ayant disparu pour leurs convictions politiques ou leurs associations. « L’État ne voit jamais l’art d’un très bon œil », ironise-t-il.

Plus récemment, en 2015, une exposition organisée dans l’espace de Karsi Sanat présentant des documents d’archive sur les émeutes du 6 et 7 septembre 1955 dirigées principalement contre la minorité grecque d'Istanbul, a donné lieu à des actes de violence. L’exposition a été la cible d’attaques et de dégradations, malgré une forte présence policière à l’extérieur. Quatre ans plus tard, seul un des auteurs a été condamné.

« Depuis, nous tenons tout le temps une table à disposition des policiers pour qu'ils puissent prendre le thé », plaisante Orhan Cem Çetin, le coordinateur du centre, un photographe autodidacte qui enseigne, de surcroît, la théorie de l’art à l’université.

Karsi Sanat s’est toujours efforcé d’être financièrement autonome, refusant toute source de financement conditionnée ou en lien avec la politique, et ce afin de garantir son indépendance intellectuelle et artistique. Toutefois, la crise économique actuelle met à mal ses finances et les locaux du collectif sont restés vides pendant des mois jusqu'au versement d’une subvention du FEDEM que le collectif a acceptée après s’être assuré qu’elle n’était soumise à aucune condition. karsi sanat text

L’art intergénérationnel

L’une des forces de Karsi Sanat est son approche intergénérationnelle, favorisant la collaboration entre des universitaires et des artistes expérimentés et des artistes émergents. « Nous essayons toujours de suivre les jeunes artistes », explique Orhan. « Il y a de nombreux groupes artistiques dans le pays. »

Un peu plus tôt cette année, le collectif a organisé une université d’été, réunissant de jeunes artistes et comédiens pour participer à une production expérimentale dans un gigantesque hall d’exposition abandonné.

Ont également collaboré des universitaires qui ont perdu leur emploi après avoir signé la pétition pour la paix de 2016 qui exigeait la paix entre les forces turques et kurdes. Ayant touché à toute une variété de sujets, allant de l’égalité des sexes, à la politique en passant par le théâtre et l’esthétique, Karsi Sanat leur permet de poursuivre leur travail et de s’engager dans des projets.

Le collectif a également collaboré avec les ouvriers d’une usine textile et monté un projet sur une prison notoirement connue pour sa pratique de la torture dans le sud-est du pays.

Espace ouvert

Renforçant son identité en tant qu’espace unique où l’expression et la politique se rencontrent, l’équipe de Karsi Sanat est toujours ravie de collaborer avec d’autres organisations. « Nous aspirons à établir des relations et des liens directs et réciproques avec quiconque s'intéressant à notre travail », affirme Eda Yigit, spécialiste de la mémoire sociale et de l’histoire orale. « Toutes les activités menées à Karsi Sanat sont essentielles en termes d’histoire du présent ou de mémoire des questions actuelles. »

« Nous essayons toujours de réagir promptement, nous n’opérons pas sur un agenda strict à long terme », précise Ezgi Bakçay, enseignante universitaire en esthétique et politique et membre de l’équipe Karsi Sanat. « Par exemple, un jour, un projet sur des auteurs féminins cherchait un lieu pour son exposition, nous avons repoussé notre événement pour lui laisser la place. »

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Déambulant dans la salle d’exposition, l’interaction entre l’art, la politique et l’esthétique est aussi évidente qu’omniprésente : des photos prises de sites désolés et désertés suites à des attaques terroristes à Istanbul côtoient une autre série de photos prises par un ancien soldat et qui interrogent sur la vie après une carrière militaire. Et en se dirigeant vers la sortie, avant de regagner le tumulte de l’avenue Istiklal, on passe devant une vidéo hypnotisante de centaines de clichés noir et blanc pris à bord d'un train de banlieue au petit matin.

Un rappel, peut-être, que même sous la pression, la vie - et l’art - continue.

 

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