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Imad Daimi et l’Observatoire Raqabah

18 mars 2021

Un observatoire tunisien contre la corruption dans les entreprises publiques

Après vingt ans passés à l’étranger avec le statut de réfugié politique, Imad Daimi est retourné dans son pays natal, la Tunisie, pour y œuvrer à la consolidation de la démocratie et lutter contre la corruption.

Dix ans après la révolution du jasmin en Tunisie, Imad Daimi continue de travailler sans relâche pour améliorer l’avenir de son pays. Après avoir passé plus de vingt ans en France en tant que réfugié politique et militant des droits de l’homme, il est revenu dans son pays en 2011 pour contribuer à la reconstruction d’une Tunisie démocratique au lendemain de la révolution. Il a été membre de l’Assemblée constituante qui a rédigé la nouvelle constitution et député de 2015 à 2019.

En tant que député de l’opposition, il a exercé les fonctions de rapporteur pour la commission des libertés civiles et des droits de l’homme et il a œuvré à la lutte contre la corruption, en contribuant à l’adoption d’une importante législation et à la ratification de conventions internationales en la matière. Aidé de Mohamed Abdelmoumen, un ami qui exerçait les fonctions d’analyste principal au sein d’une entreprise publique de transport, et de deux assistants dévoués, Bouzid et Hajer, il s’est distingué comme l’un des députés les plus actifs dans le dossier de la corruption.

À l’issue de son mandat parlementaire, fin 2019, M. Daimi a décidé de ne pas briguer un nouveau mandat et de fonder l’Observatoire Raqabah – qui veut dire « supervision » en arabe – avec l’aide de son ami et de ses assistants. Cette organisation a pour objectif de promouvoir la supervision des activités de l’État par les citoyens et de donner à ces derniers les moyens de demander des comptes dans les affaires de corruption.

« Ce pays a besoin de personnes et d’organisations qui luttent à plein temps contre la corruption », explique-t-il lors d’un entretien avec le FEDEM.
Les premiers mois, l’équipe de l’Observatoire Raqabah a travaillé bénévolement. Grâce au soutien du FEDEM, ils ont pu recruter six salariés à temps plein ainsi que deux stagiaires. Ils ont également pu louer des locaux et mettre en place les mesures de sécurité renforcées nécessaires pour protéger leurs dossiers. Ce financement a aussi renforcé leur motivation, car l’équipe s’est sentie récompensée pour son dur labeur.

Une organisation aux objectifs multiples

L’action de Raqabah suit trois axes principaux. Le premier consiste à enquêter sur les cas de corruption, en analysant les dossiers reçus de la part de personnes de confiance au sein des structures de l’administration ou d’entreprises publiques, et en signalant les problèmes aux autorités compétentes. L’organisation dénonce les coupables et publie sur les médias sociaux de brèves vidéos expliquant chaque affaire majeure de corruption, afin d’attirer l’attention de la population tunisienne.

L’équipe travaille généralement seule, mais elle collabore parfois avec d’autres organisations, qui lui transmettent des dossiers sur des affaires de corruption. Grâce à l’expérience de M. Daimi dans la fonction publique, l’organisation peut coopérer étroitement avec le système judiciaire, en particulier son département de lutte contre la corruption, qui lui envoie en moyenne un dossier par semaine.

Les résultats de l’Observatoire Raqabah sont impressionnants. Jusqu’à présent, plus d’une dizaine de personnes, dont de hauts responsables d’entreprises publiques, ont été poursuivis pour corruption, parmi lesquelles les présidents de Tunisie Autoroutes et de la Société nationale de transport interurbain. De nombreuses autres personnes font aujourd’hui l’objet d’une enquête, grâce au travail de Raqabah.

Le deuxième axe de travail de l’organisation consiste à proposer des solutions. L’équipe étudie la législation et les affaires de corruption pour proposer des réformes qui permettront de mieux lutter contre ce fléau dans le pays. Elle a commencé par recueillir des données, envoyer des demandes pour accéder aux informations relatives aux entreprises publiques, et constituer une base de données qui reprend les états financiers et les rapports d’audit de plus de 130 entreprises publiques.

L’équipe a ensuite entrepris d’analyser ces informations pour mettre en évidence les problèmes et y trouver des solutions. Elle a également pris contact avec les directeurs des entreprises et des responsables politiques pour leur soumettre des propositions. Grâce au réseau politique de M. Daimi, l’organisation coopère régulièrement avec des députés, dont le président de la commission de la lutte contre la corruption, avec lequel elle tient des réunions hebdomadaires. L’un des objectifs de Raqabah est que 10 % des députés participent à leurs activités d’ici à la fin de l’année 2021.

Son troisième axe de travail est la création d’une culture de la responsabilité en Tunisie, où les citoyens joueraient le rôle d’observateurs pour le gouvernement. L’organisation mise sur l’éducation des jeunes, au travers d’ateliers et de programmes de formation. Elle a récemment lancé son site web et a créé une mascotte virtuelle appelée Raqib, qui explique au grand public ce qu’est la corruption, comment elle fonctionne et pourquoi il est important de la combattre.

En collaboration avec un réseau de douze organisations partenaires, l’équipe a également mis en place un programme de formation pour les jeunes âgés de 14 à 19 ans dans différentes régions du pays.

Raqabah 2

La COVID-19 et l’avenir de l’Observatoire

Les activités pédagogiques de Raqabah ont été interrompues en raison des mesures de confinement imposées dans le contexte de la pandémie de COVID-19, étant donné qu’il n’était plus possible d’organiser des séminaires en présence. En revanche, le travail d’investigation a poursuivi son cours. Bien que ses contacts avec les entreprises et les organisations publiques qu’elle observe soient moins réguliers, la pandémie a également permis à l’équipe de disposer de plus de temps pour analyser les dossiers.

Bon nombre des affaires sur lesquelles enquête Raqabah sont abondamment relayées dans les médias et ont un fort retentissement auprès du public, en particulier lorsqu’elles débouchent sur l’arrestation de personnalités. « Les gens sont véritablement intéressés par les thématiques sur lesquelles nous travaillons », affirme M. Daimi.

Raqabah est aujourd’hui l’une des organisations les plus productives en Tunisie dans le domaine de la lutte contre la corruption. Malgré ce succès, l’équipe refuse de se reposer sur ses lauriers et elle nourrit de grands projets pour l’avenir.

Elle souhaite adopter de nouveaux logiciels et mettre en place de nouvelles procédures pour automatiser et rationaliser son travail. Elle travaille sur un projet qui permettra aux citoyens d’accéder à toutes les informations publiques sur les entreprises publiques, afin qu’ils puissent superviser eux-mêmes les entités du gouvernement. Elle envisage également d’élargir son réseau régional en Afrique du Nord et dans le Sahel, afin d’appliquer le modèle de Raqabah dans d’autres pays africains.

Bien que, pour l’instant, ce soit la dénonciation des affaires de corruption qui attire le plus l’attention, M. Daimi veut s’atteler davantage aux deux autres axes de travail de l’organisation, à savoir la proposition de réformes pour les systèmes judiciaire et législatif, et l’investissement dans des activités de communication en vue d’atteindre les jeunes et de créer une véritable culture de la responsabilité en Tunisie.

 

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