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Agir pour les réfugiés marginalisés en Jordanie

 

En Jordanie, un groupe de journalistes et de travailleurs communautaires s'emploie à améliorer la vie de réfugiés vulnérables.

Fin 2015, Dina Baslan, travailleuse humanitaire jordanienne et chercheuse sur la question de la migration, apprend qu'une manifestation organisée par des réfugiés soudanais se déroule devant les locaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés d'Amman. Ce groupe relativement modeste de réfugiés socialement exclus et souvent victimes de discrimination raciale, réclamait une amélioration de leurs conditions et un traitement égal à celui qui est réservé aux autres groupes de réfugiés.

« Avec des amis jordaniens, nous nous sommes dit qu'il était temps que les citoyens agissent », déclare Dina, qui a commencé à apporter aux réfugiés de la nourriture et des couvertures, surtout pour les enfants qui campaient dans le froid du mois de novembre.

Dans le même temps, Aaron Williams, journaliste américain établi depuis longtemps au Moyen-Orient, couvrait ces événements pour la presse internationale.

Déportations et sourde-oreille

La Jordanie est un pays qui, plus que tout autre, a dû faire face à une arrivée massive de réfugiés. Outre les deux millions de réfugiés palestiniens enregistrés, dont la plupart ont obtenu la citoyenneté à part entière, plus d'un demi-million de Syriens sont venus y trouver asile. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, ce pays accueil la deuxième plus grande part au monde de réfugiés proportionnellement à sa population, avec un ratio de 89 réfugiés par 1 000 habitants.

Il est par conséquent apparu totalement scandaleux à Aaron que ces événements se soldent par la déportation de quelque 800 réfugiés soudanais enregistrés vers Khartoum, dont le gouvernement est depuis longtemps en guerre avec leur région natale, le Darfour.

Autre fait d'autant plus dérangeant pour Aaron, ces déportations ont pour l'essentiel laissé la communauté internationale totalement indifférente. Malgré ses articles, y compris le suivi de la situation désespérée des réfugiés de retour au Soudan, peu de voix se sont fait entendre pour protester et exprimer leur indignation et quelques rares déclarations officielles de la part des organisations et ONG internationales ont condamné ces actions.

Incapables d'empêcher les déportations, Dina et Aaron ont alors décidé d'aider les réfugiés soudanais restés sur place. « Dans la phase ayant suivi la déportation, personnellement, en tant que Jordanienne, il m'est apparu nécessaire de faire intervenir différentes couches de la société jordanienne auprès de la communauté internationale afin de trouver une solution », poursuit Dina.

Conscients que s'ils n'agissaient pas, personne ne le ferait, Aaron, Dina et d'autres travailleurs communautaires locaux et internationaux de même sensibilité qui s'étaient rencontrés pendant les événements, ont monté un groupe d'action pour venir en aide à la communauté soudanaise. En rendant visite aux réfugiés chez eux, ils ont pu identifier et évaluer leurs besoins, créer des partenariats et défendre leurs droits.

Leurs efforts de lobbying ont payé. Ils appartiennent désormais au groupe de coordination informel d'une ONG internationale qui œuvre pour les Soudanais et d'autres communautés. Ils ont par ailleurs été conviés à intervenir au groupe de travail de protection du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés où la question et les problèmes liés à ces communautés ont été abordés.

Et si les efforts se concentraient par le passé essentiellement sur les réfugiés syriens, les donateurs internationaux tels que l'UE sont désormais plus attentifs à la détresse des réfugiés soudanais, somaliens et yéménites, allant, pour certains, jusqu'à exiger que les projets candidats aux subventions prennent désormais en considération les besoins de ces réfugiés.

Un groupe d'action devenu ONG

Après trois années d'action pro bono dans ce qui n'a pas tardé à devenir une activité à plein temps, Aaron et Dina enregistrent Sawiyan (qui signifie en arabe « égaux ensemble ») en tant qu'organisation à but non lucratif en février 2018. Le financement de démarrage accordé par le FEDEM est arrivé à point nommé le jour même du lancement du site Web de Sawiyan, assurant des fonds vitaux pour l'assise de l'organisation.

Aaron salue le modèle du FEDEM qui favorise le traitement accéléré des demandes de subventions des initiatives de terrain comme Sawiyan : « Les subventions existent bel et bien, mais la lourdeur des procédures décourage les formidables forces vives qui ont pourtant d'excellentes idées – le délai de versement des sommes allouées est très long et on ne peut pas se permettre d'attendre. »

Le parcours de Sawiyan a été semé d'embuches, avec des obstacles bureaucratiques pour l'enregistrement des locaux et les mesures anti-terrorisme qui complexifient l'ouverture de comptes bancaires locaux pour les organisations à but non lucratif. Mais les victoires, quand il y en a, compensent largement tous les déconvenues.

Dina relate l'histoire d'une famille soudanaise dont le fils de trois était en danger de mort suite à une erreur médicale qui avait occasionné les séquelles intestinales et conduit à trois interventions chirurgicales infructueuses en Jordanie. Sawiyan et ses bénévoles ont soutenu la famille pendant cette période très difficile, tissant des liens très étroits avec elle. La famille a finalement pu être envoyée à Londres à l'été 2017.

 « L'an passé, je suis allée leur rendre visite et ce que j'ai pu ressentir en me promenant avec eux dans les rues de Londres après toutes les épreuves qu'ils ont traversées au Darfour et en Jordanie, est difficile à expliquer avec des mots. C'est comme un rêve devenu réalité », déclare Dina.

Sawiyan est maintenant opérationnelle et les projets qu'elle soutient font l'objet d'un intérêt croissant de la part des donateurs. Le travail de plaidoyer reste un aspect important du travail de Sawiyan qui collabore étroitement avec d'autres organisations afin de fournir, entre autres, une assistance d'urgence à ceux qui sont dans le besoin. Les projets propres à Sawiyan portent sur l'éducation et le renforcement des compétences professionnelles, le développement communautaire et la sensibilisation à la non-discrimination.

Toutefois, l'organisation s'efforce de ne pas s'éparpiller et de ne pas grandir trop vite, soucieuse de maintenir un contact personnel avec les familles, ce qu'elle considère âtre une spécificité de Sawiyan.

Outre le petit nombre de collaborateurs qu'elle emploie, Sawiyan travaille avec une trentaine de volontaires soigneusement sélectionnés pour leur capacité à interagir sur le plan humain avec des personnes issues de différentes cultures.

Skateboard, vecteur de l'esprit de communauté

L'esprit de communauté est un élément clé du travail de Sawiyan qui s'attache à impliquer la communauté locale pour qu'elle soit à la fois actrice et bénéficiaire des projets de l'organisation. Parmi les initiatives fructueuses portées par Sawiyan, figure le programme de skateboard élaboré en collaboration avec 7 Hills Skatepark, où des Jordaniens apprennent à de jeunes réfugiés soudanais mais aussi à des Jordaniens défavorisés à faire du skate.

Outre apporter des moments de distraction dont les jeunes ont tant besoin, cette activité a le double mérite d'éliminer les barrières entre les différentes communautés et de promouvoir l'intégration.

Tourné vers l'avenir, Aaron ne cache pas que l'organisation déborde d'idées pour de nouveaux projets, mais pour les concrétiser, elle aurait besoin de plus de moyens. En attendant, il reste beaucoup à faire pour consolider le travail en cours : « Nous nous sommes fixé comme objectif de garder la tête hors de l'eau pendant les deux prochaines années et de créer de meilleures politiques internes, de meilleures procédures de suivi et d'évaluation et de meilleurs projets et partenariats. »

Par Sarah Crozier

Clause de non-responsabilité : Cet article reflète les opinions des personnes bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle du Fonds européen pour la démocratie (FEDEM).

Sawiyan | Présentation de l'initiative