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Récit à la première personne | En Moldavie, un nouveau média numérique pour faire concurrence aux pièges à clics

Artur Gurau © EED

Un jeune entrepreneur expert en informatique se bat contre les « fake news » en Moldavie, au moyen de produits numériques innovants conçus pour partager du contenu sur les principaux médias sociaux.

En Moldavie, les médias traversent ce qui pourrait s’apparenter à une crise : les « fake news » et la désinformation sont monnaie courante, de nombreux médias sont véritablement aux mains des politiques, et les médias indépendants peinent à survivre financièrement. L’entrepreneur Artur Gurau tente de changer les choses à l’aide de médias numériques d’un genre nouveau.

Ce jeune homme de 33 ans m’explique qu’il est né à Chisinau le jour où Queen a chanté Bohemian Rhapsody au Live Aid. L’importance de ce détail m’échappe au premier abord, mais à mesure qu’Artur me raconte son histoire, je comprends pourquoi il tient tant à associer sa naissance à cette performance rock expérimentale et avant-gardiste.

Son père était un homme d’affaires influent, qui a lancé un journal en 1998. C’est ainsi qu’Artur a commencé à s’intéresser au journalisme. Alors qu’il n’avait que 15 ans, il a décidé de travailler bénévolement pour le Centre du Journalisme de Chisinau, où il s’est mis à dévorer la presse internationale. Il y a écrit son premier article, et à 16 ans, il s’est essayé pour la première fois à la tenue d’un blog. C’est à 18 ans qu’il a participé à ses premières manifestations politiques et relaté son expérience dans des articles de blog.

Outre sa passion pour les médias, il s’est toujours intéressé à la technologie et au monde de l’entreprise, et il a étudié le graphisme et la programmation.

En 2003, il a remporté le prix Webtop du meilleur site web créé par un étudiant, et en 2008, il a été nommé blogueur de l’année. Grâce à son succès sur la toile, il s’est vu offrir plusieurs emplois dans le secteur de la programmation. « Mais je ne voulais pas être coincé derrière un écran, je voulais travailler avec les gens. »

Il a ensuite décidé de mettre le blogging de côté et de travailler pour une agence médias. Il a alors pu constater que les budgets publicitaires étaient principalement dépensés pour la télévision. Conscient de l’importance croissante du monde numérique, il a encouragé ses clients à franchir le cap, pour finalement créer une agence de communication numérique et mener ses premières campagnes sur les réseaux sociaux. Il a par la suite fondé la RockIT Academy, qui propose des formations dans des domaines de pointe du numérique.

Pour les entrepreneurs, rien n’est impossible

Après avoir pris part à un échange international sur la lutte contre la désinformation, en 2015, Artur et d’autres participants ont créé le Digital Communications Network. Cette association internationale sans but lucratif réunit des professionnels de différents secteurs autour du thème de la communication numérique, dans le but de renforcer la présence des voix modérées et rationnelles dans les sociétés en transition.

« La plupart des participants étaient des journalistes, quelques autres appartenaient à des ONG. Nous n’étions que deux entrepreneurs », raconte-t-il. « Je leur ai dit qu’ils devaient résoudre les problèmes avec un esprit d’entrepreneur. »

Il explique sa façon de voir les choses : il faut tout d’abord identifier le problème (faux comptes sur les réseaux sociaux et « fake news ») tout en tenant compte des tendances actuelles (la faible capacité de concentration des individus et l’utilisation répandue des téléphones portables), puis proposer une solution, à savoir informer la population à l’aide d’outils tels que Snapchat, qui ne nécessitent pas une grande connaissance du fonctionnement des médias.

De cette réflexion est né Kometa, un média « aussi rapide qu’une comète ». Ce projet consiste en la production de brèves vidéos sur des questions politiques et sociales, notamment sur l’actualité internationale, la technologie et les droits de l’homme. Kometa a bénéficié d’une subvention du FEDEM pour l’aider à construire son image de marque et à élaborer un modèle de financement. « Il est impossible d’être autonome financièrement en restant dans le modèle traditionnel, en s’appuyant sur des subventions et la publicité », explique Artur. « Mais la confiance vient avec le temps, et avec les moments difficiles que l’on traverse. »

Atteindre de nouveaux publics

Kometa s’adresse aux individus qui consomment de l’information sans le vouloir : « Ce sont les informations qui viennent au public, et pas l’inverse. » Le contenu créé par Kometa est diffusé auprès de différentes communautés en ligne en fonction des sujets traités. Les responsables de Kometa demandent également à des influenceurs moldaves du web de partager les vidéos de la plateforme et ils utilisent des publicités sur Facebook et Instagram pour atteindre des publics spécifiques et ainsi proposer directement leurs produits aux consommateurs. « Le journalisme ne suffit pas », précise Artur, ajoutant qu’ils doivent trouver le moyen d’avoir le plus grand impact possible tout en tenant compte des nouvelles réalités.

Même si Kometa observe des lignes directrices strictes pour conserver son impartialité, la plateforme a déjà attiré l’attention des autorités. Artur raconte comment leurs comptes ont été gelés pendant une inspection fiscale de routine. Des erreurs de comptabilité ont été mises en évidence et utilisées comme prétexte pour geler les comptes, affirme-t-il. Il est convaincu qu’il s’agissait là d’un avertissement. « J’ai compris que s’ils voulaient trouver quelque chose, ils le feraient. C’est alors que j’ai pris la décision stratégique de sortir mon entreprise de Moldavie et de déplacer mes plus gros contrats en Estonie ou vers d’autres entreprises.

La subvention du FEDEM vise également à aider Kometa à modifier son modèle d’entreprise et de fonctionnement sur la base des principes de l’entrepreneuriat social, ce qui lui permettra de mieux résister aux éventuelles pressions politiques.

À l’avenir, Kometa prévoit de publier également du contenu en russe, même si Artur admet qu’il sera difficile de trouver des journalistes russophones désireux de participer au projet. En attendant, avec une audience comparable à celle des médias télévisuels, Kometa représente un nouveau souffle dans le paysage médiatique roumanophone.

Par Sarah Crozier

Avertissement : cet article reflète le point de vue des bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle du Fonds européen pour la démocratie (FEDEM).