imprimer
Récit à la première personne | Donner toute sa place au journalisme indépendant à Drohobych

Maria Kulchytska-Volchko © Elena Rodina

Une jeune journaliste déterminée à fournir des informations impartiales et à dénoncer les scandales de corruption locale, crée un journal indépendant version papier à Drohobych dans la région de Lviv, en Ukraine.

Maria Kulchytska-Volchko est une jeune femme investie d'une mission : faire naître le journalisme indépendant dans sa ville natale ukrainienne, dans la région de Lviv. Rien pourtant ne la prédestinait à suivre cette voie. À l'âge de 16 ans, elle n'avait pas d'idée précise sur ce qu'elle voulait faire dans la vie. Lors d'une conversation sur son avenir avec ses parents, sa mère, convaincue qu'une jeune fille susceptible de se marier un jour et d'avoir des enfants se doit d'avoir une carrière stable, l'encourage à devenir pharmacienne, une perspective qui n'enchante guère Maria, qui éclate en sanglots. Remise de ses émotions et à l'occasion d'une discussion avec son père, l'idée de faire du journalisme est évoquée.

Malgré le scepticisme initial de sa mère, Maria est prise à l'université pour étudier le journalisme, et en 2013, alors que le pays est au bord de la révolution, elle obtient un poste dans un journal local. Elle ne tardera pas à déchanter. « J'avais écrit un papier qui me semblait de très bonne qualité. Je m'y étais beaucoup investie mais il ne fut jamais publié parce qu'il mettait en cause un ami du rédacteur en chef » explique Maria. Dans une ville où les médias indépendants étaient inexistants, de tels conflits d'intérêt n'étaient pas rares. « J'étais déçue et en colère. J'ai alors décidé de créer quelque chose de nouveau, quelque chose qui serait à moi, tout en conservant mon emploi au journal. »

C'est ainsi qu'en 2013 est né le site Web de Media Drohobychchynna, qui couvrait essentiellement les manifestations de l'Euromaidan. Puis, sont survenus les terribles événements de février 2014 avec les tirs mortels essuyés par des manifestants, amenant leur cortège de comptes rendus contradictoires et de théories du complot dans les médias sur les auteurs de cette tragédie. Ce fut un tournant décisif pour Maria et le regard qu'elle portait sur sa profession : « J'ai commencé à m'intéresser au journalisme d'investigation moderne », précise-t-elle. Elle s'est aussi penchée sur les rudiments de la presse écrite. En 2015, Maria enregistrait officiellement Media Drohobychchynna comme média et en 2016, elle publiait, avec l'aide de quelques amis, la version papier de son premier numéro dont les coûts ont été payés de leur poche.

Après 13 numéros autofinancés, afin de bénéficier d'un tant soit peu de revenus, le journal négocie un contrat avec la mairie pour la publication d'informations officielles. Cette collaboration fonctionnera un temps, jusqu'au jour où Maria est prise à parti par un fonctionnaire dans les couloirs de la mairie, la menaçant de résilier le contrat si elle n'arrête pas de publier des sujets sur le gouvernement local.

Le prix de l'indépendance

« Je suis une personne émotive » déclare Maria, « et cet épisode a produit chez moi une montée d'adrénaline. J'ai moi-même rédigé un courrier, mettant un terme à ce contrat et suspendant toute coopération. » Si les revenus provenant de la mairie n'étaient pas mirobolants, ils couvraient néanmoins les coûts d'exploitation. Maria et ses collègues parviennent encore à publier quelques numéros supplémentaires avec leurs fonds propres, mais ils n'ont d'autre choix que d'arrêter. « L'indépendance nous a coûté cher. Nous avons tous trouvé un deuxième emploi pour rester à flot. J'explorais toutes les pistes pour que « mon bébé » puisse perdurer, mais les donateurs ne sont pas légion pour ce genre de projet. J'avais presque perdu tout espoir quand nous est arrivée une réponse positive du FEDEM. Ce jour-là, il pleuvait et il faisait froid à Drohobych mais j'étais la personne la plus heureuse au monde », jubile Maria. Le financement du FEDEM a permis au journal d'étendre son réseau de journalistes, lui a garanti une année de publications et lui a donné le temps de mettre en place un modèle opérationnel autonome. Le journal bénéficie déjà d'une source de revenus provenant de la vente d'encarts publicitaires, et il prévoit également d'introduire une formule d'abonnement.

L'année passée a été très formatrice pour Maria et son équipe : en s'agrandissant, ils ont pris conscience que gérer un organe de média de masse exigeait, certes, des qualités journalistiques, mais aussi des compétences en management. « Cette année, nous avons tous appris les uns des autres, même si cela nous a valu, dans le même temps, quelques disputes. Mais je leur en suis reconnaissante. Ensemble, nous somme plus forts. »

Si une grande part du lectorat du journal se compose d'une population jeune très à l'aise avec l'outil informatique et les médias numériques, la version papier reste pour Maria primordiale car elle représente une véritable alternative et une source d'information indépendante dans la région.

« La population d'âge-moyen, voire plus âgée, y compris les conseillers, les personnes d'influence et la majorité des électeurs, préfèrent les journaux papier et c'est ce lectorat que nous ciblons également. Nous voulons leur présenter les choses sous un autre angle. »

Mettre le pouvoir face à ses responsabilités

En périodes d'élection, les journaux locaux bénéficient d'un regain d'intérêt, couvrant les affaires et les enjeux politiques. À travers son journal, Maria entend fournir des informations impartiales et montrer du doigt l'hypocrisie, le cas échéant. « Si un parti politique participe à l'achat illégal de terrains et dans le même temps crée une ONG chargée d'organiser des activités de bienfaisance, nous le dénoncerons. » Le journal entend privilégier le journalisme d'investigation et mettre à jour les activités illégales, comme l'achat de terrains et la question de l'octroi des marchés public.

L'équipe a récemment organisé une formation sur le journalisme d'investigation, dispensée par un célèbre journaliste national. Étaient conviés à l'événement non seulement les journalistes de Media Drohobychchyna mais aussi ceux de journaux concurrents, y compris des journaux étatiques. La formation a été diffusée en ligne pour que le plus de personnes possible soient sensibilisées à cet aspect de l'information. Pour Maria, cette initiative est une action civique :

« Plus les gens pourront contrôler les événements, plus vite nous pourrons bâtir une démocratie. »

Depuis le lancement du journal, Maria a également repris ses études à distance en Affaires intérieures à l'université de Lviv où elle suit des cours de jurisprudence, un sujet très pertinent pour son travail actuel. « Si jamais le journal devait mettre la clé sous la porte, je pourrais toujours devenir enquêtrice, ironise-t-elle.

Par Sarah Crozier

Clause de non-responsabilité : Cet article reflète les opinions des personnes bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle du Fonds européen pour la démocratie (FEDEM).

Informations complémentaires :

Présentation de l’initiative Drohobychynna Media