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Récit à la première personne | Le combat d'un avocat ukrainien pour l'État de droit

Roman Maselko © Dmytro Tuzov 

Roman Maselko, avocat ukrainien, a troqué sa carrière prometteuse pour mener un combat voué à lutter contre la corruption, à rendre justice aux familles de ceux qui ont perdu la vie lors des manifestations Euromaïdan et à permettre aux citoyens de surveiller le fonctionnement du Bureau anti-corruption ukrainien.

Avant la révolution Euromaïdan en Ukraine, Roman Maselko menait une brillante carrière en tant que responsable du service juridique d'une banque internationale en Ukraine. C'était un poste prestigieux et très bien rémunéré dont rêveraient tous les jeunes juristes du pays.

Mais sa vie a brusquement changé lorsque vers la fin de l'année 2013, Roman croise une manifestation organisée pour protester contre le refus du gouvernement de signer l'Accord d'association avec l'UE.

« Je rentrais chez moi quand je me suis retrouvé pris dans les premiers accrochages avec les Berkut, la police anti-émeute. Nous étions cernés de toutes parts et repoussés. Et la police s'est mise à matraquer les manifestants. J'ai été frappé à la tête sans aucune raison vu que personne n'opposait aucune résistance. La police nous frappait dans un seul but : nous effrayer. »

Cet épisode a signé la fin de la petite existence confortable que je m'étais attaché à bâtir. Je ne pouvais plus faire comme si de rien n'était et retourner à ma réussite professionnelle. Même si vous ne faites rien d'illégal et êtes apolitique, les forces de police peuvent vous frapper en toute impunité, et ça, c'est juste insupportable. C'est ainsi que j'ai pris la décision de me battre contre ce système qui bafouait nos droits les plus élémentaires.

Cet événement a marqué ce qui allait devenir un long et fort engagement dans la société civile pour Roman, qui compte aujourd'hui comme l'un des activistes les connus du pays.

Lutter contre la corruption

Alors que les protestations de masse éclataient dans tout le pays, Roman rejoignait le nouveau mouvement civique Automaïdan qui organisait des rassemblements (comme celui qui s'est tenu devant la résidence du président Victor Yanukovich afin de protester contre ses nombreux biens mal acquis) et qui n'a pas tardé à gagner le soutien du FEDEM pour ses actions anti-corruption. De nombreux manifestants se sont vu révoquer en toute illégalité leur permis de conduire au motif qu'ils avaient participé aux manifestations. Comble de l'ironie, Roman, qui n'a pas de permis de conduire, a pu mettre à profit ses compétences de juriste pour défendre ses compagnons.

Et puis la place de Maïdan est devenue une scène de carnage. Les balles se sont mises à fuser dans le centre-ville de Kiev et des douzaines de personnes ont été tuées. Roman a vu des gens se faire abattre devant ses yeux.

Il s'est alors promis de se battre pour rendre justice aux victimes, appelées depuis les Héros de Maïdan. Depuis ces terribles événements d'il y a cinq ans, Roman fait partie d'un groupe de juristes bénévoles qui représentent les familles qui se battent pour trainer les auteurs de ces crimes devant la justice.

Les juges sur la sellette

Roman ne tarde pas à se rendre compte, cependant, que pour obtenir justice auprès des tribunaux, encore faut-il que les juges fassent eux-mêmes preuve d'intégrité. Il s'est battu pour démasquer des juges qui avaient condamné des manifestants innocents, entraînant la destitution de nombre d'entre eux.

« Durant les événements d'Euromaïdan, les scandales judiciaires, comme la condamnation de personnes innocentes, me faisaient à chaque fois l'effet d'une bombe. C'était pire que si j'avais reçu un coup de matraque », poursuit Roman.

« Aujourd'hui encore, les tribunaux rendent des décisions arbitraires qui protègent les puissants et les influents. Les juges participent souvent à la légalisation de pratiques peu scrupuleuses. » De tous les pouvoirs publics, c'est à l'égard du système judiciaire que les Ukrainiens affichent la plus grande méfiance. Cela doit changer. Roman est depuis devenu membre du Conseil d'intégrité publique, un organisme de surveillance civique pour la réforme judiciaire qui, entre autres choses, contrôle la provenance des biens et du patrimoine des juges.

Résister à la pression

Malgré les difficultés, des avancées ont été réalisées. « On arrive même à voir des exemples de justice équitable dans les tribunaux maintenant », ironise Roman. Citons également le comportement exemplaire de Larysa Holnyk, une juge de Poltava qui a révélé au grand jour une tentative de corruption intentée sur elle par le maire de la ville. Mais les attaques dont elle et son mari ont ensuite fait l'objet illustrent combien il est encore risqué de s'ériger contre la corruption en Ukraine.

Roman lui-même a fait l'objet d'un blâme émis par l'Association du barreau de Lviv pour atteinte au code de déontologie suite à la publication d'un billet sur Facebook – une tentative que Roman interprète comme un avertissement contre son action.

Mais Roman reste imperturbable. Éliminer la corruption généralisée est une tâche ardue qui exige une vigilance et une attention constantes, et Roman est déterminé. Le Bureau national anti-corruption ukrainien est chargé d'enquêter sur les affaires de corruption impliquant les fonctionnaires, mais pour garantir l'intégrité de son travail, un Conseil de surveillance civique a été créé par un groupe d'activistes, au nombre desquels Roman, qui a par deux fois occupé la fonction de Président. Le Conseil opère comme un organisme de surveillance en ce sens qu'il contrôle les enquêtes menées pour les affaires controversées.

Les deux premières années, le Conseil opérait sur la base exclusive du bénévolat. Mais grâce à une subvention versée par le FEDEM, un secrétariat a pu être mis en place, lequel se charge des aspects administratifs du Conseil et permet à ce dernier de fonctionner plus efficacement.

Dans sa quête de justice, Roman a donc renoncé à une vie confortable mais il reste convaincu que pour faire changer l'Ukraine, d'autres personnes devront s'impliquer et prendre part à cette noble cause.

« Les changements s'accélèreront lorsque des personnes sensibles à l'aspect social commenceront à travailler dans les organismes publics, à occuper des postes clés et à défendre les principes sous-jacents à l'instauration d'une société européenne moderne en Ukraine », insiste Roman.

Par  Dmytro Tuzov 

Clause de non-responsabilité : Cet article reflète les opinions des personnes bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle du Fonds européen pour la démocratie (FEDEM).

En savoir plus : Description de l’initiative