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Récit à la première personne | Rebelle pour la cause

 

Zyna Mejri © EED

Une jeune bloggeuse tunisienne devenue militante s'investit pour encourager la jeunesse tunisienne, en particulier les jeunes femmes, à s'impliquer dans la vie politique et dans les causes sociales.

Issue d'une famille conservatrice, traditionnelle et partisane du régime Ben Ali, rien ne prédisposait Zyna Mejri à devenir l'une des militantes les plus actives du pays.

Ses premières armes dans la défense des droits civils, elle les fit quand elle lança son blog en 2009 dont le nom arabe signifie « ma parole est libre ». Dans ce blog, elle raconte sa vie à l'université et critique ouvertement le régime Ben Ali.

« Je voulais faire des études de journalisme, mais ma mère avait peur pour moi », explique Zyna. « Alors, au lieu de ça, j'ai étudié le développement des jeux vidéo. » Mais très vite cette discipline l'ennuie et en 2011 elle fait la connaissance d'un groupe de personnes qui partageait son intérêt pour les sujets tels que la corruption et la démocratie, et elle ne tarde pas à participer à leurs côtés aux manifestations de défense de la démocratie.

Provoquant la consternation de sa mère, elle se met à lancer des appels à manifester sur son blog. Bientôt, son militantisme grandissant occupe la plus grande partie de ses journées et Zyna rentre de plus en plus tard chez ses parents. Elle finira par quitter le cocon familial pour aller vivre seule, une situation impensable pour une jeune femme célibataire, vendant des vêtements d'occasion et travaillant dans des cafés pour payer son loyer.

Évoquant sa vie d'avant son engagement, Zyna avoue avoir « toujours été une jeune fille exemplaire ». Elle reconnaît que la rupture avec sa famille, en particulier avec sa mère, a été le plus dur. « Quand je voyais combien les autres étaient soutenus par leur famille, ça me déprimait. J'étais la seule à être issue d'une famille favorable au régime. Mais je pense que si on se respecte soi-même, les autres finissent par vous respecter et vous soutenir. »

D'un mouvement de protestation au statut d'ONG

En 2013, son blog reçoit le troisième prix décerné par l'Institut arabe pour les droits de l'homme qui récompense les meilleurs blogs de langue arabe. L'Institut avait été sensible à deux articles publiés sur le blog, l'un sur le mariage des enfants et le second sur le récit personnel et non édulcoré du harcèlement sexuel dont Zyna elle-même a fait l'objet de la part d'un professeur d'université.

Avec son nouveau réseau d'amis, Zyna a travaillé avec I-Watch, une ONG pour la jeunesse qui suit de près le respect des droits obtenus durant la révolution. En 2016, elle est citée parmi les femmes les plus influentes d'Afrique à l'occasion du prix Africa Youth Awards, et en 2018 elle sera pressentie pour être nommée Militante de l'année par la même organisation.

En janvier 2017, elle est sollicitée pour diriger une autre organisation pour les jeunes : Youth Can. Youth Can avait démarré comme un mouvement en 2013 durant le dialogue national né d'une crise politique. « Tout a commencé par un hashtag », raconte Zyna. Une jeune personne avait publié son CV sur le réseau social avec le hashtag #youthcan, offrant de travailler bénévolement pour le nouveau gouvernement. D'autres lui ont emboîté le pas, publiant leur CV accompagné du même hashtag afin d'exercer une pression sur le premier ministre et l'obliger à laisser les jeunes participer au gouvernement.

Parti d'un mouvement en ligne, Youth Can est devenu une organisation à part entière qui s'attache maintenant à exploiter et à canaliser au mieux l'enthousiasme des jeunes à la faveur d'activités concrètes.

Une approche stratégique

L'approche adoptée exige une planification à long terme. Zyna a contribué à l'élaboration d'un nouveau plan stratégique pour Youth Can, mettant l'accent sur l'action des jeunes en politique (en tant qu'électeurs et candidats) et sur le suivi des élections et des mouvements sociaux. En sa qualité de présidente de Youth Can, Zyna a également endossé le rôle de vice-présidente de l'African Movement for Democracy, un réseau de jeunes militants opérant sur le continent.

Le FEDEM soutient Youth Can dans la mise en place de son organisation interne et la formation de son personnel. En attendant, l'organisation mène des actions qui ne coûtent rien. Une fois qu'elle aura eu l'occasion de mener à bien quelques projets, Zyna espère pouvoir solliciter des subventions auprès d'autres donateurs.

L'une des activités « zéro budget » mises en place par Youth Can sont les cafés politiques gratuits, des débats informels auxquels participent des représentants politiques et des figures publiques dans les zones rurales. Ces café politiques présentent l'avantage de pouvoir être organisés localment, dans des régions traditionnellement négligées, sans approche centralisée.

Youth Can développe à cet effet des outils de e-apprentissage sur l'organisation d'un événement dans une zone rurale. L'organisation lancera un appel à bénévoles, lesquels, après avoir suivi une formation en ligne, auront accès au site Web et aux outils de Youth Can. Ils bénéficieront dans un premier temps de l'assistance de Youth Can pour l'organisation de leurs trois premiers cafés politiques. Les bénévoles seront ensuite capables d'organiser indépendamment les événements Youth Can, « un peu à la manière des conférences TEDx », ajoute Zyna. L'objectif de Youth Can est de créer une nouvelle génération de leaders et de forces vives.

 « Les jeunes d'aujourd'hui ne se souviennent pas de la dictature ; ils ont grandi dans l'émergence de la démocratie ; ils sont motivés et connaissent leurs droits », poursuit Zyna. « Il n'a pas été facile pour nous de prendre conscience que nous pouvions soudain exprimer notre opinion. »
Signe que les temps changent, la mère de Zyna a fini par se rallier à sa cause, assistant elle-même aux manifestations, un rapprochement qui a permis aux deux femmes de se retrouver et de se réconcilier. Zyna n'a pas pour autant renoncé à ses rêves de journalisme et de fait, elle travaille également pour une ONG internationale, collaborant avec des médias et journalistes du monde entier, et elle garde l'espoir de devenir un jour correspondante à l'étranger en zone de conflit. Un choix, on peut aisément l'imaginer, que sa mère n'approuverait pas complètement !

Par Sarah Crozier

Clause de non-responsabilité : Cet article reflète les opinions des personnes bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle du Fonds européen pour la démocratie (FEDEM).