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FirstPersonStory | Quand un collectif anonyme révolutionne le paysage médiatique libanais

 

Megaphone @ Own archive

 

Ils souhaitent garder l’anonymat, ces amis qui ont décidé de s’unir pour contrer le paysage médiatique actuel au Liban. Nous vous présentons Megaphone, un « collectif caché » qui s’est fixé comme mission de créer un espace pour un discours nouveau afin de remettre en question le système politique et socio-économique ambiant.

À contre-courant

L’environnement médiatique au Liban renvoie une image plutôt lugubre. L’éventail pourtant vaste des médias libanais ne se traduit pas en une pluralité des opinions car ils sont détenus par des acteurs politiques ou sectaires. Les journalistes non seulement subissent une pression et une censure omniprésentes, mais ils font également, et c’est ce qui est inquiétant, l’objet de menaces et d’intimidations.

Un groupe de jeunes militants ne pouvait tout simplement pas se résoudre à accepter ce statu quo. Engagés dans diverses actions civiques sur le terrain, leur frustration ne faisait que grandir face à l’absence totale d’un discours public faisant écho aux revendications de leur génération.

Jamal et Jean, deux des co-fondateurs de Megaphone, ne veulent pas avoir l’air mielleux, mais leur motivation s’inscrivait bel et bien dans une démarche motivée par « le besoin » et « l’obligation » d’instaurer le changement.

« Les médias grand public ne parlaient pas notre langue ; les sujets qu’ils abordaient nous étaient étrangers. Il n’y avait pas d’espace nous permettant de dire ce qui nous tenait à cœur et d’exprimer nos préoccupations et nos valeurs. C’est comme ça que nous est venue l’idée de présenter les choses de notre point de vue », précise Jamal.

« Nous nous sentions aliénés », ajoute Jean. « La plupart des questions liées aux droits de l'homme et à d’autres sujets délicats étaient soigneusement passées sous silence par les médias classiques, et même par certains collectifs de la société civile bien établis. Ils rechignaient à aborder des sujets susceptibles d’entamer leur popularité, comme les droits des réfugiés syriens ou palestiniens, des travailleurs domestiques migrants et des personnes LGBTQ. »

À propos de l’aide du FEDEM qui a contribué au lancement de Megaphone, Jamal aime à le répéter, « vous nous avez apporté une aide formidable, doublée d’une grande liberté. Jamais nous n’avons été obligés de vous faire de la publicité, je ne le dirai jamais assez ».

Tous les membres du collectif sont des amis et des bénévoles. Jamal, l’esprit créatif derrière cette initiative, est un graphiste professionnel. Jean travaille pour une importante ONG internationale. Tous les membres de l’équipe ont conservé leur emploi et se retrouvent en dehors des heures de travail pour se consacrer à Megaphone.

Motivés par un engagement personnel et une passion à toute épreuve, leur combat pour une réalité plus progressive reflète également le dilemme auquel fait face la génération libanaise de l’après-guerre : « Je me sens concerné par l’avenir de ce pays et tant que j’y vivrais, je ne pourrai me résoudre à rester les bras croisés », affirme Jean sans détour.

Se démarquer

Megaphone est une chaîne médiatique en ligne qui analyse, commente et décrypte les actualités locales. Le collectif promeut un journalisme critique, professionnel et factuel. Couleurs clinquantes, vidéos express et sujets de réflexion sur des questions controversées, tous ces éléments font de Megaphone un acteur à part.

Cette approche innovante est une réponse au caractère obsolète du paysage médiatique local. Si les Libanais sont de grands consommateurs de médias numériques innovants couvrant l’actualité internationale, il n’existait aucun équivalent dans le pays. « Il nous a semblé que nous pouvions apporter un plus en présentant des vidéos et des visuels instructifs qui parlent à la génération qui est la nôtre », explique le duo.

Utilisant Facebook, Twitter, YouTube et Instagram, ils reconnaissent que leur produit intéresse essentiellement un public jeune. Mais ils aiment à penser qu’à travers les jeunes qui s’informent et évoquent à la maison des sujets de nature à débattre, ils touchent également d’autres générations. Les médias sociaux sont le format idéal pour digérer l’actualité et présenter des résumés ciblant un public qui d’ordinaire se détourne des articles plus élaborés.

Les Megaphoners affirment que le public a besoin d’accéder à du contenu politique plus nuancé et mieux informé, ce que les médias devraient pouvoir promouvoir en toute liberté. Le jeune canal a été vivement salué pour sa couverture des élections de 2018, offrant une tribune à des politiciens alternatifs totalement exclus des canaux généralistes. « C’était le monde à l’envers, les candidats nous appelaient pour qu'on vienne les interviewer. Et nous, nous leur demandions s’ils étaient sûrs de vouloir répondre à nos questions sur des sujets sensibles », ironise Jean.

Mais leur travail va bien au-delà de la sphère politique. Le jour où le Liban était appelé aux urnes, le collectif est allé dans les campagnes, à la rencontre des citoyens pour leur demander pourquoi ils votaient (ou pas). « Nous avions, certes, des articles à écrire, mais ça ne s’arrêtait pas là », explique Jamal. « Nous voulions aussi comprendre le pays en dehors de la capital, comprendre le mode de pensée des électeurs et sur quoi reposaient leurs votes. »

Mission possible

Megaphone brandit donc la double-carte du militantisme et du journalisme, ce dont il s’acquitte très bien. « Nous avons un programme précis », reconnaissent-ils. « Et il consiste à promouvoir l’égalité des droits, la justice sociale et les libertés civiles des Libanais et des ressortissants de pays tiers, et surtout de mettre le gouvernement fasse à ses responsabilités. »

L’ambition de Jean est de faire changer les mentalités, de passer d'une société qui accepte le sectarisme à une société qui respecte les individus et qui défend l’égalité des droits de chacun : « C’est là que les médias interviennent, en donnant voix à un nouveau discours et en ouvrant un débat plus vaste », souligne Jean.

L’objectif du groupe de changer le discours dominant reste très ambitieux. Tous s’accordent pour dire qu'à terme ils voudraient se consacrer exclusivement à Megaphone.

Jamal reconnaît que le succès initial rencontré par Megaphone avait dépassé tous leurs espoirs. Quant à la suite des événements, le plus gros défi consiste maintenant à se doter d’un modèle de gestion capable d’inscrire leur action dans la durée. Ils sont convaincus que la configuration unique de leur pays – recherche et créativité – leur permettra d'y parvenir.

Malgré les obstacles omniprésents dans l’espace érodé où les journalistes font l'objet d'intimidations, ils sont déterminés à poursuivre dans cette voie et à se battre pour leurs idéaux.

« C’est notre béquille : nous résistons à une réalité qui ne nous ressemble pas en nous créant notre propre réalité. »

Par Joanna Nahorska

Clause de non-responsabilité : Cet article reflète les opinions des personnes bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle du Fonds européen pour la démocratie (FEDEM).

En savoir plus : Description de l’initiative