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Taras Prokopyshyn

26 October 2020

The Ukrainians

Un sociologue devenu dirigeant d’un groupe de médias se trouve à la tête de l’un des projets les plus prometteurs d’Ukraine : un écosystème de médias primé qui s’est fixé pour mission de favoriser le changement social positif.

Taras Prokopyshyn est un jeune homme plein d’ambitions. Figurant récemment parmi les lauréats 2020 du prix 30 entrepreneurs de moins de 30 ans organisé par l’INMA (International News Media Association), Taras est le PDG du projet The Ukrainians, qu’il qualifie lui-même « d’écosystème de médias », qui englobe quatre marques distinctes, un studio et des projets pédagogiques. Il est bien parti pour bâtir une entreprise média de portée internationale en Ukraine.

Ce jeune homme de 29 ans originaire de Lviv a fondé The Ukrainians en 2014 dans le sillage des manifestations Maidan et de la Révolution de la dignité en Ukraine, avec deux amis étudiants en techniques de médias. Sociologue de formation, il a lancé ce qui était alors un blog d’intervention sociétale pour les jeunes Ukrainiens.

Dépasser l’éternel discours de victimisation

« Nous voulions dépasser le sempiternel discours de victimisation repris par les médias et la société en général en Ukraine. Si un Ukrainien réussit dans la vie, il est étiqueté comme « riche » et immédiatement considéré comme quelqu’un de corrompu et de malhonnête. Les jeunes sont souvent habités par une sorte d’apathie. Ils veulent une vie meilleure mais ne se donnent pas les moyens de l’améliorer eux-mêmes. Nous voulions changer ce refrain et présenter le profil d’Ukrainiens qui ont réussi, en espérant qu'ils servent de modèles pour le reste de la société. Nous voulions montrer que ces personnes n’ont rien de suspect, qu’elles sont des citoyens honnêtes et responsables qui veulent changer notre pays et en faire un monde meilleur », explique Taras.

La méthode adoptée par l’équipe fut aussi simple qu’élégante. Chaque semaine, Taras et ses associés publiaient un entretien détaillé présentant un Ukrainien qui a réussi. Chaque récit s’accompagnait de photos grand format de qualité. Les trois compères ont financé ce projet avec leurs bourses d’étudiants.

« Les questions que nous posions à nos invités étaient toujours les mêmes : Diriez-vous que vous avez réussi dans la vie ? Qu’est-ce que le succès pour vous ? Pourquoi devrions-nous assumer nos actions ? Qu’est-ce que l’honnêteté pour vous ? Nous étions persuadés que nos interlocuteurs ne mettraient pas forcément en parallèle réussite et argent et nous voulions que nos lecteurs le comprennent également. En brossant ces portraits, nous voulions faire passer le message que dans notre société, tout le monde peut apporter sa pierre à l’édifice et contribuer au changement positif. Nous voulions lutter contre les stéréotypes et dresser un modèle du nouveau citoyen ukrainien : quelqu’un d’intègre, tourné vers la société dans laquelle il vit et qui mène une existence active », poursuit Taras.

Il y a six ans, Taras et ses co-fondateurs rédigeaient ces articles pendant leur temps libre. Ils ont ensuite publié un recueil de ces entretiens qui s’est vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires. Mais c’est leur décision, dix-huit mois plus tard, de professionnaliser leur activité qui a ouvert la voie au succès que cette entreprise de médias à multiples facettes connaît aujourd’hui. Ils ont lancé une campagne de financement participatif et récolté 130 000 hryvnia (moins de 7 000€) pour financer le développement d'un nouveau site Web encore en usage aujourd'hui, un montant dérisoire, reconnaît Taras, mais qui représentait alors une somme d’argent faramineuse.

Devenir un acteur d'envergure internationale

Taras est un homme qui se projette dans l’avenir. Durant son entretien avec le FEDEM, il explique qu’il voit la mission de son entreprise comme un moteur de facilitation du changement social à travers les outils du journalisme. « Nous sommes animés par une volonté de qualité et notre ambition consiste à développer une entreprise média d'envergure internationale », précise Taras.

Aujourd’hui, les entretiens approfondis avec photos restent au cœur du projet média de The Ukrainians. La marque primée The Ukrainians reste axée sur l’initiative et la responsabilité sociale, faisant le récit d’actions individuelles et collectives qui façonnent l’Ukraine moderne. Le contenu cible les jeunes citadins qui ont suivi des études et que Taras qualifie d’influenceurs : ces personnes qui, avec les bons outils, peuvent faire bouger les lignes et apporter de véritables changements dans leur société. Ces récits ont pour objectif, pour reprendre les propos de Taras, « de motiver les jeunes et de développer leur capacité intellectuelle. »

En 2018, le site Web s’est agrandi et diversifié, comprenant désormais différents produits, tous avec une mission sociale spécifique.
Il y a également Reporters, un magazine en ligne spécialisé dans les essais littéraires et journalistiques. Citons également Creatives, qui présente des entretiens passés avec des dirigeants d’entreprise ukrainiens qui se distinguent par leur créativité. La société collabore également avec le secteur commercial et des ONG sur des projets particuliers, même si Taras tient à préciser qu’il ne travaille qu’avec des entreprises socialement responsables.

Parmi les nouveaux produits, NZL News s’adresse à un public plus jeune, moins enclin à l’ascension sociale et généralement peu porté sur les questions politiques, dans le but de le mobiliser. Outre sa présence sur la Toile, NZL News publie chaque jour 7 actualités sur les réseaux sociaux portant sur la culture, la technologie, la musique, la corruption et la politique. « Nous proposons un flux d'informations savamment sélectionné pour ne pas rebuter les jeunes, mais à vocation sociale tout de même », précise Taras.

Former les futurs journalistes

La société travaille en étroite collaboration avec plusieurs écoles de journalisme et propose des stages aux étudiants. Quelques-uns des anciens stagiaires ont rejoint l’équipe aujourd'hui composée de 20 journalistes basés à Lviv et à Kiev, tandis que d’autres poursuivent leur voie chez des confrères. Taras espère que leur expérience chez The Ukrainians est formatrice pour ces futurs journalistes.

Il reconnaît que l’aide allouée par le FEDEM est arrivée à point nommé, octroyant au groupe un important financement provisoire à un moment charnière dans son développement, alors qu’il était en passe de constituer ce qu'il appelle son « équipe de rêve ». Taras insiste également sur le fait que les récompenses personnelles comme le prix INMA 2020, sa présence parmi les 30 meilleurs entrepreneurs d’Ukraine de moins de 30 ans du journal KyivPost et sa position de finaliste pour le prix Gongadze de PEN Ukraine en 2019 rendent hommage au calibre et à la qualité de son équipe.

En tant qu’organe axé plus sur la qualité que sur la quantité, Taras affirme que si l’aide des donateurs est cruciale pour la pérennité de l’entreprise, sa relation avec ses lecteurs est essentielle pour sa future stabilité économique. Et il reconnait que la baisse des revenus tirés de la publicité en pleine pandémie de Covid-19 au printemps, lui a fait d’autant plus prendre conscience de l’importance que revêt cette relation.

Premier programme d’adhésion à un média en Ukraine

« Nos lecteurs sont nos complices dans le processus de création d’un média capable d’amorcer le changement social. Nous sommes le premier média ukrainien à avoir proposé un programme d’adhésion lancé en plein confinement dû à la Covid-19. Nos abonnés s ne nous aident pas seulement au moyen de leur contribution, ils nous aident également avec leur capital social, leurs contacts et le temps qu'ils nous consacrent. Ils soutiennent notre initiative dans sa globalité. Et nous réservons des initiatives spéciales à ces abonnés, comme un festival en ligne baptisé The Ukrainians Festival. Nous n’instaurerons jamais de péage et ne publierons jamais de bannières publicitaires. Nous avons à cœur d’offrir à tous la meilleure expérience possible », assure Taras.

Il reconnaît aisément que The Ukrainians est le projet de sa vie. « Je vis pour ce projet. J’ai conscience du pouvoir d’influence que nous avons sur l’Ukraine, sur le marché des médias ukrainiens et sur l’instauration de la démocratie dans notre pays. Il faut en moyenne une dizaine de minutes pour lire nos articles de fond et 70 % de nos lecteurs les lisent jusqu’au bout. Si nous parvenons à accrocher nos lecteurs et à les amener à consacrer tant de temps à lire un de nos articles plutôt que de faire défiler leur fil d’actualités, c’est un bonus pour nous et un pas de plus dans notre mission de changement social », conclut Taras.