EED10 Years Supporting Democracy

#FirstPersonStories

Apply for support
Back to #FirstPersonStories

Dumitru Alaiba

8 November 2019

Sur la route avec Dumitru Alaiba

Dumitru Alaiba, co-fondateur du groupe de réflexion CPR Moldova, est un député récemment élu et un ardent militant de la société civile très engagé. Nous l’avons accompagné alors qu'il se rendait à un meeting dans le sud du pays, juste avant les récentes élections locales.

Dumitru Alaiba Dinu Bubulici

Le dimanche 20 octobre 2019, les Moldaves ont une fois de plus pris le chemin des bureaux de votes à l’occasion d’élections locales.

Pour la Moldavie, un pays agricole et enclavé au cœur de l’Europe, l’année n’aura pas été de tout repos.

Début juin, trois mois à peine après des élections générales qui se sont soldées par un parlement non majoritaire, un nouvel et improbable gouvernement de coalition était formé par la Première ministre Maia Sandu, unissant le bloc ACUM pro-européen au Parti socialiste pro-russe PSRM, une coalition qualifiée par beaucoup « d’alliance contre nature ». Revenant lui-même sur ces événements, M. Alaiba parle de révolution silencieuse de la Moldavie.

Quelques jours après la formation de cette nouvelle coalition, l’oligarque Vladimir Plahotniuc, l’homme le plus redouté du pays, prenait la fuite et quittait la Moldavie. Président du Parti démocratique au pouvoir depuis 2009, M. Plahotniuc a tenu cette pauvre nation en otage pendant des années, jouissant d’un contrôle total sur le gouvernement, le parlement, les forces de police, le système judiciaire et les instances réglementaires.

Dumitru Alaiba a été élu en février, représentant la faction Action et Solidarité menée par la Première ministre Maia Sandu, l’une des deux factions qui composent le bloc ACUM pro-européen. Homme discret d’une trentaine d’années à l’allure décontractée, M. Alaiba est un économiste de formation doublé d'un militant de la société civile et co-fondateur du groupe de réflexion CPR, bénéficiaire des aides du FEDEM. Il fait partie d’une nouvelle vague d’hommes et de femmes politiques qui cherchent à instaurer une véritable démocratie en Moldavie.

 
 

Nous avons accompagné M. Alaiba alors qu'il se rendait à un meeting électoral à Mingir, une ville située à 90 kilomètres au sud-ouest de la capitale, Chisinau, près de la frontière roumaine. Nous avons emprunté une route accidentée sillonnant un paysage de champs et de vignobles ponctué de maisons restées inachevées. Nous avons croisé des processions d'oies partout et avons même été à plusieurs reprises bloqués par des troupeaux de vaches errantes et nonchalantes. Là, les gens travaillent leurs champs à la main, comme ils le font depuis des siècles.

Ces paysages en disent long sur la pauvreté ambiante et la corruption endémique dans ce pays. La Moldavie a été au centre de la grande laverie russe, un schéma financier criminel qui a permis le blanchiment d’au moins 22 milliards de dollars à travers les banques moldaves, un mécanisme bien rôdé et facilité par le système judiciaire du pays.

Un autre milliard, soit 14 % du PIB du pays, a été subtilisé des réserves de la Banque nationale de Moldavie, dans ce que les citoyens ont surnommé « le crime du siècle ». L’ancien Premier ministre, Vlad Filat, purge actuellement une peine de prison pour corruption et intervention de l’état, mais de nombreuses autres figures clés restent impunies, à l’image de M. Plahotniuc et d’Ilan Shor, un autre député récemment élu et ancien maire qui a également fui le pays. À ce jour, le milliard de dollars n’a toujours pas été recouvré, pas même une infime partie.

« La corruption est endémique en Moldavie », affirme M. Alaiba. « Elle est omniprésente. Si l’on veut que les choses changent ici, il faut faire le ménage dans les hautes sphères du pouvoir. Il faut faire le ménage dans le système judiciaire. Et cela passe, en premier lieu, par la nomination d'un nouveau procureur général. »

 

Sous le régime précédent, la totalité du pouvoir politique était aux mains de M. Plahotniuc, surtout depuis 2016. Malgré la rhétorique pro-européenne de l’ancien gouvernement (rappelons que la Moldavie a signé un accord d’association avec l’Europe en 2014), la Moldavie est un état dont les lois n'ont d’autres fins que protéger quelques rares privilégiés. La société civile reste timide, tandis que la liberté de la presse est inexistante et la plupart des médias sont contrôlés par les intérêts politiques.

CPR Moldova a été fondé en 2016 par M. Alaiba et quelques-uns de ces collègues de travail, déterminés à débarrasser le pays de l’emprise et la corruption afin de promouvoir la démocratie dans leur pays. M. Alaiba parle du CPR comme d’une organisation opérant sur le modèle d’un groupe de réflexion et d’un organe de surveillance. Le CPR s’est rapidement imposé comme l’une des organisations les plus respectées en Moldavie, connue pour ses actions perturbatrices destinées à attirer l’attention sur la corruption et les mensonges du gouvernement du Parti démocratique.

L'une des campagnes les plus efficaces de CPR a été l’élaboration d’un baromètre en ligne, le baromètre du milliard, destiné à épingler le gouvernement qui affirmait avoir récupéré une partie du milliard dérobé. M. Alaiba explique que le gouvernement a délibérément adopté une stratégie de désinformation du public concernant l’enquête menée sur la disparition de ces fonds et le recouvrement des avoirs volés. « Ils ont systématiquement manipulé les données, éludé le sujet, diffusé de fausses informations et dissimulé des éléments essentiels », poursuit M. Alaiba.

Le travail du CPR n’a pas manqué d’interpeler l’opinion publique et n’a cessé d’embarrasser le précédent gouvernement démocrate. En 2018, le père de M. Alaiba fut arrêté par la police et contraint ensuite à vivre en résidence surveillée pendant plusieurs mois. Cette arrestation eut lieu quelques heures à peine après la publication en ligne d’un article accablant rédigé par M. Alaiba et intitulé « Could an Oligarch Build a Democracy in Moldova ? » (en anglais - La démocratie dans la Moldavie oligarchique est-elle possible ?)

Dans le cas de M. Alaiba, son père a clairement été arrêté dans le but de le réduire au silence. Et c’est tout l’inverse qui s’est produit, puisque cet épisode précisément l’a encouragé à se présenter aux élections. « On m’a déjà dit que je ferais mieux de calmer le jeu, de ne plus prendre la parole, voire de quitter le pays. Mais j’ai décidé de passer à la vitesse supérieure car j’ai compris que si je voulais être en sécurité, nous devions les faire tomber. Alors quand ACUM est venu me solliciter, j’ai accepté. Je n’avais jamais envisagé de faire de la politique et encore moins d’entrer au parlement. Mais je me suis rendu à l’évidence et compris que je n’avais d’autre choix que d’entrer en politique en cette phase peu reluisante que traversait mon pays », rappelle M. Alaiba.

.

Nous arrivons à Mingir peu après le coucher du soleil, où nous rencontrons la candidate ACUM locale et le Maire en fonction candidat à sa réélection. Ils nous accompagnent vers le lieu du meeting, un petit palais culturel de l’ère soviétique qui, à en juger par ses décorations quelque-peu douteuses, sert de discothèque locale.

M. Alaiba et ses acolytes sont accueillis par un torrent de questions de la part de la population locale passablement remontée et préoccupée par les récentes réformes des retraites. Quand il prend la parole, il fait le bilan des défis auxquels le pays doit faire face. À la fin du meeting, M. Alaiba et ses accompagnateurs se sont vu remettre une rose par les habitants.

Sur le long chemin du retour vers Chisinau, M. Alaiba ne cache pas l’étendue des défis à venir. En 2020, le pays organisera des élections présidentielles. Le bloc ACUM réunit deux partis qui ont des positions et des ambitions politiques différentes. C’est, comme il le dit lui-même, une coalition dans la coalition, une situation susceptible de compliquer les choses. « Sans compter que nos nouveaux députés doivent se familiariser avec les règles du Parlement. Ils doivent apprendre les modes de fonctionnement et d’exécution », ajoute-t-il.

Il note au passage la difficulté à s’adapter au rythme de la vie d’un député, soulignant la lenteur des avancées sur des questions cruciales au gouvernement. Mais il est conscient de tenir un rôle nécessaire pour l’avenir démocratique de son pays. Il pose les questions qui dérangent et reste un membre actif de la société civile. La vie d'un député peut être très frustrante. « J’aime voir que je fais bouger les lignes. J’aime voir les résultats. Je suis un homme d’action, pas un bureaucrate », reconnaît-il.

Aux élections d’octobre, le parti démocratique a subi un échec et essuyé un revers historique, ayant perdu le contrôle sur les mairies et les autorités locales. Le bloc ACUM a enregistré une belle progression et peut se féliciter de belles victoires, comme l’élection d'un de ses candidats dans la région russophone de Gagauzia traditionnellement très socialiste, le signe peut-être que la Moldavie serait à nouveau, même timidement, sur la voie de la démocratie.