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Arman Gharibyan

2 July 2018

Regard des médias dans les tribunaux arméniens

Un jeune journaliste et défenseur des droits de l'homme arménien se bat pour préserver le droit des médias à couvrir les procès, et espère dans le même temps faire évoluer le regard porté sur les ONG en Arménie.

Arman Gharibyan Arman Gharibyan © EED

« Je couvrais les sujets liés aux droits de l'homme en Arménie depuis 2009 quand il m'est apparu que cela ne suffisait pas », explique Arman Gharibyan, journaliste arménien. Après avoir étudié un an à l'Université d'Europe centrale de Budapest où il s'est spécialisé sur la question des droits de l'homme et a rencontré des étudiants aussi motivés que lui, Arman est rentré à Yerevan animé par un tout autre projet.

De fait, en 2016, Arman co-fondait l'ONG Human Rights Power avec Sona Hovakimyan, assistante sociale et Anaida Mikayelyan, avocate. Le trio a eu dès le départ l'ambition de créer une ONG pas comme les autres. « Nous avions tous les trois travaillé pour des ONG en Arménie », poursuit Arman. « Les ONG s'articulent en général autour d'une personne qui prend toutes les décisions. » Il trouve ironique qu'autant d'ONG aient une structure similaire à celle des gouvernements dont elles dénoncent le mode de fonctionnement. « Les ONG et la société civile ne devraient pas adopter ce type de hiérarchie pyramidale », déplore-t-il.

Une ONG d'un genre inédit

Human Rights Power possède une structure horizontale, avec une présidence renouvelée tous les deux ans et un processus décisionnaire collectif. Arman ne remerciera jamais assez le FEDEM pour son soutien apporté à leur nouvelle ONG. « Le FEDEM nous a aidés avant même qu'on ne soit officiellement enregistrés. La plupart des organismes de subvention ne voulaient pas nous suivre. C'est très difficile d'obtenir la première aide et pourtant elle compte énormément pour attirer d'autres donateurs et partenaires. »

Le premier aspect du projet de Human Rights Power porte sur la couverture médiatique des procès. « Mon attachement à cette cause est né de ma propre expérience de journaliste, lorsque je couvrais les procès portant sur des violations des droits de l'homme », précise Arman. « Dans les salles de tribunal, les juges limitaient ou interdisaient de filmer ou de prendre des photos sans aucune justification. » Cela signifie que des procès très importants portant sur des violations des droits de l'homme ne bénéficient que d'une très faible couverture médiatique en Arménie.

Les lacunes de la législation et, dans certains cas, l'indifférence générale des journalistes face à cette entrave, ne facilitent pas la situation. L'une des premières initiatives de Human Rights Power fut de recenser le nombre d'affaires pour lesquelles les juges interdisaient de manière arbitraire la présence des médias et si les journalistes dénonçaient ensuite les exclusions dont ils étaient victimes.

L'ONG a interrogé quelque 40 journalistes qui ont déclaré à 95 % qu'en l'état, la loi posait problème. Cet aspect du projet a permis de mobiliser la communauté journalistique en Arménie :

Nous, les journalistes, nous sommes très forts pour dénoncer les violations faites aux droits de la population en général mais, dès lors que ce sont nos propres droits qui sont bafoués, nous l'acceptons sans réagir. »

Un plaidoyer nécessaire

L'an passé, avec le soutien du FEDEM, Human Rights Power effectuait des recherches et soumettait des recommandations pour un nouveau projet de loi. L'étape suivante consiste à rallier les soutiens pour faire voter le projet de loi. « Nous devons défendre notre projet plus ardemment pour mieux le faire connaître », affirme Arman. « Cette année, nous allons réaliser dix courtes vidéos de journalistes lançant un appel pour une réforme législative. »

L'ONG a déjà un remporté une petite victoire après que le parlement a inclus des éléments suggérés par Human Rights Power dans un amendement du code de procédure administrative voté en mars 2018. Ainsi, les journalistes n'auront plus à demander à l'une des partie de présenter une motion au tribunal pour obtenir la permission de filmer ou de prendre des photos lors des procès, et les représentants des organes administratifs sont désormais tenus de justifier raisonnablement tout refus de se faire filmer ou prendre en photo. Mais pour Arman, il reste encore beaucoup à faire.

« Nous voulons que les juges aient des motifs valables pour limiter la prise de photos ou les enregistrements vidéo. On assiste parfois à des situations tellement grotesques, à l'image de juges qui nous opposent un refus parce que ce jour-là ils n'ont pas bonne mine et ne veulent pas être filmés. Nous devons faire comprendre aux autorités que la présence de journalistes et de caméras ne nuira pas au système judiciaire, au contraire, elle renforcera la transparence », se défend Arman. « À l'ère du numérique, les tribunaux ne peuvent pas être coupés du reste du monde. »

Si Arman entrevoit des signaux positifs envoyés par le gouvernement, il prévient également que la société civile ne doit pas relâcher la pression.

Je suis optimiste mais il reste tant à faire. Il est plus facile de changer le gouvernement que de changer la société et les mentalités. »

Une approche inscrite dans la continuité

Si Arman et ses collègues s'intéressent à d'autres aspects des droits de l'homme, comme le droit du travail, ils entendent mener ce projet à bien. « Il n'est pas question de soulever un problème, pour ensuite l'abandonner », explique-t-il en soulignant que leur approche ne consiste pas à devenir une ONG en perpétuelle quête de subventions, défendant des causes disparates les unes après les autres.

Human Rights Power évolue et avec elle, Arman prend conscience des changements nécessaires pour maintenir sa structure égalitaire. Si l'ONG est d'un point de vue légal obligée d'avoir un président – actuellement Arman pour un mandat de deux ans – l'équipe constatait au bout d'un an d'existence que cela n'était pas nécessaire. Pour Arman, la désignation de « Président » dans les médias donne l'impression totalement erronée qu'une personne est plus important que les autres – il ne veut pas que Human Rights Power soit perçue comme « l'ONG d'Arman ». Il préfère le terme de co-fondateur, qu'il utilise dans toutes ses correspondances. « Nous voulons transformer la culture des organisations de la société civile en Arménie », ajoute Arman. « Et il est très difficile de changer le monde sans se changer soi-même. »

Par Sarah Crozier

Clause de non-responsabilité : Cet article reflète les opinions des personnes bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle du Fonds européen pour la démocratie (FEDEM).