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Karam Hilly

28 April 2018

« Nous voulons lever une armée pour la paix »

Une organisation locale encourage les Syriens à faire entendre leur voix et à s'impliquer plus activement dans les affaires de leur gouvernement local.

Karam Hilly © Małgorzata & Krzysztof Pacuła

Quand les vagues de manifestations contre le président Bashar al-Assad ont déferlé en Syrie en 2011, Karam Hilly s'est empressé de rejoindre le mouvement.

Karam, alors chargé de projet pour le Programme des Nations unies pour le développement, a activement participé aux défilés et aux rassemblements de rue pour favoriser l'émergence d'un changement démocratique dans son pays. Alors, quand la révolte s'est transformée en conflit violent et durable, le jeune homme de 32 ans s'est lancé dans le bénévolat en faveur du développement local dans les zones de Syrie les plus isolées et les plus ravagées par la guerre.

Comme de nombreux activistes anti-Assad, Karam a fini par se faire arrêter.

« J'ai été torturé, comme tous les Syriens qui finissent en prison de nos jours », déclare-t-il. « J'ai vu neuf personnes mourir à côté de moi en prison. »

Karam fut relâché au bout de deux mois, au printemps 2014. Il n'a pas tardé à rejoindre les quasi 3 millions de Syriens qui ont fui le pays depuis le début de la guerre, afin de trouver une relative sécurité en Turquie.

Là, son expérience de formateur et son expertise dans la société civile syrienne se sont avérées très utiles. Il a rapidement trouvé un emploi dans une ONG internationale, démarrant une nouvelle vie, loin des bombardements, des prisons et de la dévastation de son pays.

Mais la sécurité de sa nouvelle vie d'exilé lui était d'une piètre consolation. Son pays lui manquait cruellement, bien plus qu'il ne l'aurait imaginé. Sans compter le sentiment permanent d'avoir abandonné ceux qui sont restés sur place, en Syrie.

« Ça me faisait bizarre de ne pas être en Syrie », se souvient-il. « J'allais au bureau le matin, je faisais mes huit heures de travail, je payais mon loyer. Je me suis laissé prendre par la vie de tous les jours et j'avais l'impression que cette vie m'éloignait chaque jour un peu plus de mon pays ».

Karam a fini par quitter son emploi et par repartir en Syrie, animé par la même ambition qui l'avait poussé à s'impliquer dans la société civile : venir en aide aux communautés syriennes les plus marginalisées, directement sur le terrain.

« Nous voulions établir un système de gouvernance communautaire en Syrie en créant des organisations basées sur les communautés et en les mettant en relation les unes avec les autres » explique Karam. « Actuellement en Syrie, le peuple est exclu de tout processus décisionnaire. Ce sont les ONG et les conseils locaux qui prennent les décisions, parce que ce sont eux qui ont les ressources, ce sont eux qui reçoivent les subventions. Cela vaut pour quasiment tous les pays en guerre, pas seulement la Syrie. »

L'organisation de Karam, l'initiative Sahem, existe depuis février 2015. Sahem a bénéficié du soutien de l'EED, ce qui, selon Karam, a été « l'élément déclencheur ». L'organisation cherche à favoriser le développement communautaire et le renforcement des compétences en donnant aux jeunes Syriens les outils leur permettant de s'impliquer plus activement dans leur communauté. Sahem encourage également les communautés à mobiliser leurs ressources et à réduire leur dépendance de l'aide internationale.

En arabe, « Sahem » veut dire « contribuer ». Au cours des deux dernières années, le groupe a permis la création de 23 comités locaux dans trois provinces du nord du pays - Hama, Idlib et Alep - qui s'efforcent de mobiliser les ressources locales et de mettre sur pied des campagnes de sensibilisation.

Il dispense des formations sur l'engagement des communautés, la responsabilité sociale et la citoyenneté active aux 300 bénévoles qui constituent les comités. Dans le même temps, Sahem s'efforce de mettre en lien les nouveaux comités, les ONG et les conseils locaux au pouvoir dans les provinces.

Nous voulons lever une armée pour la paix, une armée composée de personnes instruites qui continueront de se battre pacifiquement pour leur avenir », explique Karam. « Quel que soit notre prochain dirigeant - à n'en pas douter un autre dictateur - nous continuerons à mener ce combat. »

Les difficultés auxquelles est confronté Sahem sont multiples.

Avec la guerre, tout déplacement au sein du pays est une entreprise périlleuse - Karam entre et sort de Syrie au prix d'énormes risques - et les communautés ont bien du mal à coordonner leurs activités, même quand elles sont dans une même province.

Après plus de 50 années de règne de la famille Assad, la société civile n'en est encore qu'à ses balbutiements et les Syriens hésitent encore à s'impliquer dans la politique ou la gouvernance de leur pays.

La Syrie n'est pas un pays démocratique et nous n'avons pas l'habitude de faire entendre notre voix, d'exprimer notre avis sur ce que nous pensons être bon ou pas », poursuit Karam. « Nous essayons de changer les mentalités, mais ça va prendre du temps. »

Par ailleurs, précise Karam, les Syriens sont démoralisés par la réponse internationale jugée insuffisante face aux brutales exactions d'Assad sur les dissidents.

La peur est un puissant facteur dissuasif.

« Nous avons affaire à un régime qui cible les écoles et les hôpitaux », rappelle Karam.
« Les gens ont peur de voir leur village pris pour cible s'ils prennent part à des activités civiques. »

À ce jour, plus de 10 bénévoles de Sahem ont été tués.

En novembre 2015, une école où le groupe avait organisé des séances de formation a été bombardée après qu'un participant a publié une photo de l'événement sur les réseaux sociaux.

« Par chance, la formation s'était terminée la veille, il n'y a pas eu de blessé », précise Karam. « Dorénavant, nous postons des photos de nos événements une fois qu'ils sont terminés et nous veillons à ce que le lieu ne soit pas identifiable. »

Deux ans à peine après sa création, Sahem s'est forgé une solide réputation en Syrie et ses activités portent ses fruits. Les communautés commencent à se concerter et les conseils locaux acceptent progressivement de tenir compte de l'avis des citoyens syriens.

Mais avec les nombreuses incertitudes qui pèsent sur l'avenir du pays, Karam rechigne à prédire le rôle de Sahem dans l'avènement d'un changement positif et durable pour le peuple syrien.

« Le changement pourra se produire dans un an comme dans 100 ans », déclare-t-il.
« À ce stade, les résultats de notre travail nous échappent. Mais ce que nous pouvons faire, c'est tenter de réduire les souffrances des Syriens et consacrer notre vie à faire ce qu'il faut pour le bien de notre pays. »

Par Claire Bigg

Clause de non-responsabilité : Cet article reflète les opinions des personnes bénéficiaires de subventions et non pas forcément la position officielle de l’EED (European Endowment for Democracy)