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El Biro

22 September 2021

Deux émigrés libyens battent en brèche les tabous de la société libyenne

Un média en ligne spécialisé dans le récit visuel promeut le débat et l’esprit critique auprès de ses lecteurs avec du contenu et des analyses approfondis.

Ghady Kafala et Abubaker Albizanti sont deux des deux millions de Libyens exilés en Tunisie, contraints de prendre la fuite alors des factions rivales convoitaient le pouvoir et que le pays sombrait dans la guerre civile.

Abubaker journaliste et Ghady, écrivaine, ont tous deux fait personnellement l’expérience des dangers que leur profession leur faisait courir en Libye. Depuis que la guerre civile a éclaté en 2014, le pays est devenu un lieu hostile pour les journalistes et les écrivains, régulièrement pris pour cible par les groupes armés et réduits à vivre sous la menace omniprésente de meurtre, d’enlèvement, d’arrestation arbitraire, de disparition forcée et de torture.

Promouvoir le débat et la pensée critique

Malgré la distance, Ghady et Abubaker sentaient qu’ils pouvaient continuer à défendre la liberté d’expression dans leur pays. Convaincus qu’il y avait une niche pour un média favorisant le débat ouvert et l’esprit critique au sein d’une génération profondément meurtrie par des années de conflit, ils décidèrent, fraichement débarqués à Tunis, de fonder El Biro, qui signifie « stylo-bille ». Depuis le début, leur volonté était de faire d’El Biro un média qui traiterait des sujets en profondeur, analyserait les événements et donnerait la parole aux femmes et aux minorités.

« Nous voulions mettre l’accent sur les droits de l'homme qui se sont étiolés en Libye au fil des années de guerre civile. L’idée était de proposer un média dynamique, capable d’avoir un réel impact sur les jeunes et qui ne se contenterait pas de diffuser des informations brutes, comme le font tant de médias conventionnels en Libye », insiste Ghady lors d’un entretien avec le FEDEM.

Le récit sous forme de journalisme

Comme pour de nombreuses start-ups, El Biro est né de la volonté et de la détermination de ses deux fondateurs qui avaient obtenu une modeste subvention de démarrage pour lancer la plateforme. Peut-être en écho au métier d’écrivain de Ghady, l’accent a tout de suite été porté sur le récit, le parti pris de relater l’actualité de manière visuelle et attrayante au moyen de technologies inédites dans le paysage médiatique libyen.

« L’idée est de transformer le concept de journalisme en racontant nos histoires à travers du contenu interactif. Le récit occupe une place centrale dans notre démarche. Lorsque les gens lisent une histoire, ils éprouvent de l’empathie à l’égard des protagonistes. Ils partagent leurs émotions et leur ressenti », poursuit-elle.

Le site web El Biro a déjà publié des dizaines d’articles à la fois en arabe et en anglais, dont beaucoup traitent de la situation des femmes en Libye, notamment à travers une série intitulée ‘Femmes dans le besoin’ qui aborde des sujets tabous tels que la violence conjugale et les droits des femmes, et remet en question le port du hijab dans le pays. Certains textes s’intéressent aux communautés marginalisées, comme les Berbers et les peuples nomades, tandis que d’autres traitent de la diaspora et des migrants dans les centres de détention.

Les articles sont illustrés par des photographies et des dessins, et beaucoup sont assortis d’éléments d’infographie. Les textes se veulent agréables à lire à l’écran et visuellement attrayants. Les histoires sont préparées et rédigées par l’équipe d’El Biro à Tunis et par des journalistes partenaires présents partout en Libye.

Une série de podcasts sur les droits des femmes

Dans le cadre de la série ‘Femmes dans le besoin’, l’équipe a récemment lancé une série de podcasts, financée par une subvention du FEDEM.

« Nous avons décidé de consacrer notre premier podcast à la question du harcèlement sexuel au travail. C’est un sujet qui n’est jamais abordé dans les médias libyens », regrette Ghady. « Jusqu’à récemment, beaucoup de femmes ne se sentaient pas le courage de relater leur expérience. Elles ont beau être les victimes, la société fait peser sur elle le poids de la culpabilité partagée, leur reprochant d’être en partie responsable de leur malheur. Toutes les femmes qui ont témoigné dans ce podcast l’ont fait sous couvert de l’anonymat, car elles avaient peur. Dans certains cas, nous avons même transformé leur voix. »

Le deuxième podcast portait sur le sujet de l’avortement, qui, comme le souligne Ghady, n’est pas un acte de complaisance pour les femmes mais réelle une question de santé à la personne. Un troisième podcast, sur le thème du « body shaming », cette pratique qui consiste à se moquer ou à humilier quelqu'un en raison de son physique, est actuellement en cours de production.

Les podcasts sont un outil médiatique relativement nouveau en Libye mais ils sont de plus en plus appréciés, comme le constate Ghady. Elle reconnait également que les sujets traités par El Biro ne sont pas du goût de tous.

« Pour être honnête, la plupart des réactions que nous suscitons sont négatives. Les gens refusent de parler des droits des femmes car ils considèrent que c’est une attaque directe adressée à la tradition. Mais pour nous, le simple fait d’amener les gens à parler de ces sujets est un progrès. Toutes ces notions sont émergentes dans notre société », confie Ghady.

Une chose est sûre, ce qu’elle et Abubaker font n’est manifestement pas vain, puisque le nombre de lecteurs de leur média augmente un peu plus chaque jour. Ils comptent actuellement plus de 23 000 followers sur Facebook, dont quasiment la moitié sont des femmes.

Formation de journalistes locaux

Depuis deux ans, l’équipe d’El Biro anime également un projet de formation pour les journalistes-citoyens à Tripoli et à Ghat, une ville plantée dans le désert saharien, dans le sud du pays, à la frontière algérienne et peuplée de nomades qui comptent parmi les populations les plus marginalisées de Libye. Organisé sur trois mois, le programme introduit les jeunes aux technique du journalisme, et chaque groupe de stagiaires rédige un article qui est ensuite publié sur le site web d’El Biro et sur ses plateformes de réseaux sociaux.

Malgré le récent cessez-le-feu, la Libye reste un endroit où il est difficile de travailler. « Il est très difficile de publier du contenu sur la Libye. Ne serait-ce que tenir une caméra ou un téléphone pour filmer est dangereux. Il est périlleux d’exercer le métier de journaliste en zone de conflit », reconnaît Ghady.

Comme pour de nombreux médias, la pérennité d’El Biro dépend de l’aide des donateurs. Et obtenir cette aide n’a pas été une mince affaire par le passé, car en tant qu’organisation dirigée par des Libyens, le média ne pouvait être officiellement enregistré en Tunisie. Grâce au soutien du FEDEM, El Biro est en passe de finaliser le processus d’enregistrement du média dans un pays européen et met actuellement en place une structure de gouvernance effective. Par ailleurs, l’équipe de Tunis s’est agrandie.

Ghady est convaincue qu’avec la formalisation du média et la réorganisation de l’équipe, El Biro réunit maintenant toutes les conditions pour réussir. « Notre objectif, évidemment, est d’avoir les ressources humaines et financières suffisantes pour nous permettre de devenir un média pérenne et solide. Nous avons de nombreux projets, notamment des sujets sur les écoles privées islamiques, sur le marché noir en Libye et sur l’infrastructure du pays, et nous proposerons d’autres programmes de formation. Nous envisageons également de créer des vidéos explicatives sur les relations des citoyens avec le gouvernement, qui se pencheront sur les questions de corruption et de transparence », confie Ghady.

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