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COMPTE-RENDU D’ÉVENEMENT | Vingt ans après Milošević : quels changements pour la Serbie ?

21 October 2020

Le 8 octobre, le Fonds européen pour la démocratie (FEDEM) organisait un webinaire en ligne intitulé « Vingt ans après Milošević : quels changements pour la Serbie ? » pour marquer le 20è anniversaire de la chute du régime de Milošević, le 5 octobre 2000. À l’occasion de cet événement, se sont réunis des experts de la société civile, des médias, des magistrats et des militants venus livrer leur analyse de la révolution du 5 octobre et de la situation actuelle en Serbie.

Dans son allocution d’ouverture, Jerzy Pomianowski, directeur exécutif du FEDEM, a rappelé les attentes ambitieuses que la chute du régime de M. Milošević avait fait naître en 2000. Il a fait remarquer que la montée et prise de pouvoir du Parti progressiste serbe dirigé par l’actuel président, Aleksandar Vučić, a entraîné une période de net recul démocratique, en particulier en matière d’état de droit et de liberté des médias. Après les récentes élections du mois de juin, qui ont été entachées d'irrégularités, la Serbie est désormais considérée comme un état à parti unique, le Parti progressiste serbe ayant raflé 75 % des sièges au Parlement. M. Pomianowski a tenu à préciser que le FEDEM soutenait activement les acteurs démocratiques en Serbie, en particulier les médias, à travers un nouveau programme de 2,4 millions d’euros financé par la délégation européenne en Serbie.

Viola von Cramon-Taubadel, députée européenne et rapporteur fictif pour la Serbie pour le compte de Greens/EFA, a évoqué l’importance pour le pays de regarder son passé en face, un travail qui n’a toujours pas été réalisé 20 ans après la fin du régime qui a été le principal agresseur dans les guerres de Yougoslavie. Elle a rappelé au public que le financement assumé par l’Union européenne était essentiellement motivé par l’instauration de la paix. Elle a également insisté sur le rôle crucial de la société civile qui s’efforce de rassembler les différents interlocuteurs et de favoriser leur compréhension mutuelle. Mme Von Cramon-Taubadel a conclu que les discours largement répandus, constamment empreints de victimisation, aident à faire gagner des voix mais ne participent pas à l’élaboration d’une société démocratique.

La modératrice et professeur d'histoire, Dubravka Stojanović, a demandé aux intervenants de commencer par décrire ce que la révolution du 5 octobre signifiait pour eux. Tous les intervenants ont évoqué le souvenir de ce sentiment d’espoir et de victoire ressenti en 2000, ainsi que leur terrible déception de constater le peu de changements survenus depuis. Aida Ćorović, activiste et journaliste de Novi Pazar a affirmé que « Milošević continue de diriger le pays bien qu’il soit mort depuis 15 ans. »

Miodrag Majić, juge auprès de la Cour d’appel de Belgrade, a tenu à parler de la magistrature en Serbie. Il a déclaré qu’aucune avancée n’avait été réalisée sur ce terrain depuis l’an 2000, les gouvernements démocratiques préalables à 2012 ayant privilégié l’économie à l’État de droit, ce qui était alors considéré être important et souhaitable. Aujourd’hui, l’État de droit est devenu un sujet régulièrement tourné en dérision par le public. Il a confié que lors de réunions conjointes, les membres du ministère de la Justice tournaient ouvertement l’indépendance du système judiciaire en dérision. Des affaires de corruption à haut niveau sont régulièrement dénoncées sans aucune réaction de la part du bureau du procureur. Et M. Majić de préciser que cette inaction est caractéristique de toutes les institutions importantes en Serbie. Au lieu de créer des institutions indépendantes, le parti au pouvoir remplace actuellement l’État par 800 000 membres. « L’idée que le changement et la bonne gouvernance sont impossibles est désormais totalement acceptée. » Comme l’a souligné M. Majić, le plus grave est que ce recul démocratique survient alors que la Serbie se trouve sur la voie de l’adhésion à l’Union européenne.

Dobrica Veselinović, militant au sein de l’initiative Ne Davimo Beograd, a parlé de l’avenir des partis politiques en Serbie, regrettant que ceux-ci soient dénués d’idéologie et de trajectoire clairement tracée pour l’avenir. En général, les citoyens adhèrent aux partis pour obtenir des avantages matériels. Toutefois, force est de constater qu’une scène émergente de mouvements citoyens se fait jour autour de questions concrètes de la vie quotidienne et dont les partis politiques se détournent. Revenant sur son expérience avec les organisations citoyennes, M. Veselinović a fait part de son constat concernant l’énorme potentiel à organiser les citoyens de la base et à transcender les lignes de partis. Il a également précisé que la coopération régionale est en hausse malgré les discours cherchant à diaboliser les voisins de la Serbie. M. Veselinović a affirmé que l’Union européenne ne pouvait certes pas participer au renversement de M. Vučić, mais qu’elle pouvait soutenir les initiatives qui s’attaquent aux principaux problèmes de société, comme le réchauffement climatique.

Nedim Sejdinović, journaliste indépendant, a donné un aperçu de la situation pour les médias en Serbie par rapport aux années 1990. Il a déclaré que si les médias ont en majorité été privatisés, les propriétaires entretiennent pour la plupart des liens avec le gouvernement et la sphère des médias est aujourd'hui confrontée à une répression plus sévère encore que sous Milošević. La plupart des médias « représentent un type de para-média qui enfreint au quotidien les normes professionnelles et les codes de déontologie. Ils n’ont pas pour objet d’informer les citoyens mais de fausser la réalité et de persécuter ouvertement les opposants politiques. » M. Sejdinović a fait écho aux propos de M. Majić sur la montée du système particratique à travers lequel les citoyens organisent leur vie (rendez-vous médicaux, emploi, etc.). Il a également déclaré que les scandales de corruption se succédaient au point d’être aussitôt oubliés. « Nous vivons dans une démocratie illusoire, un système totalement autoritaire qui a perdu toutes ses prérogatives démocratiques. » Et M. Sejdinović de conclure que la solution ne réside pas dans l’adoption de nouvelles lois, comme la stratégie média récemment ratifiée, mais dans la mise en œuvre effective des réformes.

Aida Ćorović a fourni un aperçu de la société civile en Serbie, faisant remarquer l’émergence d’ONG organisées par le gouvernement (appelées GONGO) et l’affaiblissement des critiques émises par des ONG qui n’hésitaient pas autrefois à condamner les actions du gouvernement lorsque cela s’imposait. « Comme je vois les choses, la société civile est dans l’ensemble devenue une entité ou une extension administrative qui gère les donations sans avoir de réelles répercussions au niveau local. » Mme Ćorović a ajouté que l’Union européenne a sa part de responsabilité dans cette situation, ajoutant que la communauté internationale s’est rendue complice de l’émergence de cet environnement en ne soutenant pas ouvertement les organisations et les militants dissidents, de peur de provoquer la colère du gouvernement. Mme Ćorović s’est dit d’accord avec la remarque M. de Majić concernant l’inexistence d’institutions indépendantes, et en particulier d’organes de réglementation. Et d’ajouter que le public s’en remet au courage de quelques individus qui osent s’exprimer ouvertement sur ce qu'il se passe dans ces institutions. Si elle reconnaît l’importance de la résolution du problème avec le Kosovo, Mme Ćorović a déclaré que cela ne devait pas se faire au détriment de la démocratie en Serbie.

Mme Sejdinović a résumé la discussion, reprenant les propos des intervenants qui ont témoigné d'une situation parallèle créée en Serbie, qui simule la démocratie tout en durcissant son régime autoritaire. Et de conclure que les cérémonies autour de la révolution du 5 octobre relevaient désormais davantage de la commémoration que de la célébration.

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