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Compte-rendu d'événement | Le Monténégro au lendemain des élections législatives : quelle voie pour l’avenir ?

2 October 2020

Le 30 septembre, au vu des résultats surprenants des élections qui ont donné lieu à la première transition de pouvoir du Monténégro par le suffrage, le Fonds européen pour la démocratie (FEDEM) organisait un événement en ligne intitulé « Le Monténégro au lendemain des élections législatives : quelle voie pour l’avenir ». Les expert de la société civile ont partagé leurs points de vue et émis des recommandations sur la marche à suivre.

Le directeur exécutif du FEDEM, Jerzy Pomianowski, a ouvert la discussion en faisant remarquer que le Monténégro faisait figure de chef de fil pour l’adhésion à l’Union européenne et répondait favorablement à de nombreuses exigences de l’Union, en particulier en matière de politique étrangère. Cependant, a regretté M. Pomianowski, la hausse de la mainmise de l’État, de la répression des médias et de la corruption systémique a suscité une baisse regrettable des indices de démocratie. Plusieurs affaires de corruption à haut niveau et la très controversée loi sur la liberté religieuse ont enflammé le pays, donnant lieu à des manifestations de masse (de nature à la fois citoyenne et nationaliste), à l'origine de la transition actuelle du pouvoir.

 La parole fut ensuite donnée à Tonino Picula, député et rapporteur européen pour le Monténégro, qui a déclaré que les citoyens du Monténégro ont envoyé un message fort en ces temps d’incertitudes sociales et économiques, rappelant qu’ils attendent de leurs dirigeants qu'ils respectent les institutions et la constitution du pays. Plus important encore, les élections au Monténégro ont prouvé qu’elles pouvaient être un élément déclencheur du changement dans les Balkans occidentaux.

Vladimir Bilčík, député européen et président de la Délégation à la commission parlementaire de stabilisation et d'association UE-Monténégro a fait remarquer que l’année avait été éprouvante pour les Balkans occidentaux. Si l’élargissement figure à nouveau à l’agenda de l’Union, il n’en reste pas moins que le Monténégro doit encore faire d’énormes progrès. « L’élargissement ne peut se faire qu’avec des promesses, il nécessite des efforts et des résultats concrets. » Pour ce qui concerne les résultats des élections, M. Bilčík a affirmé que le changement dans une démocratie est sain et qu’il espère que le virage entamé débouchera sur des effets positifs pour le pays.

L’animateur de cette rencontre et expert de la société civile, Rados Musovic, a dans un premier temps invité les intervenants à partager leurs impressions de la soirée électorale, alors que tout laissait à penser que le Monténégro s’apprêtait à vivre sa première transition de pouvoir dans l’histoire du pays.

Les intervenants ont exprimé des sentiments mitigés, mêlant excitation, optimisme prudent et préoccupation. Tous ont accueilli favorablement la première transition démocratique du pouvoir : « pour la première fois, c’est avec un stylo et non avec les armes que nous avons changé de parti au pouvoir ». Certains cependant se sont montrés plus réservés compte tenu d’expériences antérieures où le parti au pouvoir était parvenu à détourner les avancées et au vu des débordements nationalistes parmi les partisans du Front démocratique.

Jovana Marović, directrice exécutive du groupe de réflexion Politikon Network, a reconnu que malgré un scepticisme initial quant à l’axe de politique étrangère emprunté par la nouvelle coalition, les accords de ré-adhésion à l’OTAN et à l’UE ont été signés et les rumeurs d’annulation de la reconnaissance du Kosovo rejetées. Revenant sur le parti civique de la coalition, l’URA, Mme Marović s’est dit peu convaincue de le voir se mesurer aux autres partis, n’ayant que quatre sièges au Parlement. Elle a ensuite insisté sur les améliorations à apporter pour ce qui concerne les chapitres de négociation 23 et 24 relatifs à l'acquis et défendu la nécessité de mieux lutter contre la corruption et le crime organisé. Mme Marović a également déclaré espérer que la coalition prendra des mesures concertées pour éviter le clientélisme.

Boris Marić, du Centre des libertés civiques et ancien ministre du Travail et de l’action sociale dans un précédent gouvernement d’experts, s’est exprimé sur la capacité de la coalition à dépolitiser l’administration publique du Monténégro. Selon M. Marić, le Parti démocratique socialiste du Monténégro n’a jamais permis de réelle réforme administrative, mais il s’est dit préoccupé par l’absence d’expérience et de compétence de la nouvelle coalition pour y parvenir. M. Marić a précisé que la présence au Monténégro d'un Parlement fort, capable de mettre le gouvernement face à ses responsabilité pourra changer la donne, la plupart des Parlements de la région n’ayant aucun poids. Il sera crucial de voir l’attitude qu’adoptera le Parti démocratique socialiste sortant, à savoir s’il va consolider le nationalisme monténégrin ou se transformer en un parti social-démocrate moderne. M. Marić a précisé qu’il s’attendait à ce que le Parti démocratique socialiste tente d’effacer les traces de pratiques de corruption au cours de la période de transition. Pour conclure, M. Marić a déclaré que le changement dépendra de la fermeté et de la vigueur du bloc civique au pouvoir.

Milka Tadić Mijović, journaliste et militante au Centre de journalisme d’investigation, s’est exprimée sur le rôle controversé de l’Église orthodoxe serbe. Elle a rappelé que le nationalisme à la fois serbe et monténégrin était en progression mais que l’avenir du Monténégro serait compromis sans partis et politiques axés sur les actions civiques. Mme Tadić Mijović a confirmé que la nouvelle coalition serait mise à l’épreuve dans les premiers temps, à commencer par la crise sanitaire et économique découlant de la pandémie actuelle. La question se pose également de savoir si elle saura se faire accepter par les minorités. Si la portée de l’URA sera, en effet, limitée, Mme Tadić Mijović a souligné qu’ils ne sont pas les seuls députés à avoir une démarche citoyenne et que seuls 10 % environ des parlementaires sont considérés avoir des opinions nationalistes radicales. Mais plus important, a-t-elle ajouté, est que la société réclame des changements et que les citoyens du Monténégro y sont dans l’ensemble plus préparés que l’élite politique. « Partout dans les Balkans, nous en avons assez des grands sujets qui entravent l’amélioration de nos vies. »

Miloš Vuković, analyste économique, s’est vu posé l’éternelle question de savoir « comment allons-nous pouvoir payer tout cela ? » compte tenu de l’état dramatique de l’économie monténégrine. M. Vuković a fait remarquer que les attentes à cet égard sont énormes mais qu’il sera difficile d’opérer un changement de modèle à court terme. « La dette publique a explosé », frôlant les 100 % du PIB, tandis que près de 90 % des revenus du tourisme ont été perdus en raison de la pandémie. M. Vuković a fait valoir que si l’UE était le plus important partenaire commercial du Monténégro, le pays manque cruellement d’investisseurs de qualité originaires de l’UE. Par conséquent, M. Vuković a recommandé que soit menée une coopération plus étroite avec le FMI. Il voit dans la nouvelle tendance géopolitique une opportunité de ramener les chaînes d’approvisionnement en Europe, et de favoriser une transition vers la neutralité climatique.

Réagissant aux déclarations du Parti démocratique socialiste qui a dénoncé l’acceptation de la communauté internationale des résultats de l’élection, M. Marović a affirmé que quiconque qui ne soutient pas le Parti démocratique socialiste est désormais qualifié de pro-serbe ou de pro-russe. À la question de savoir ce qu'il pense des relations avec la Serbie, M. Marović a répondu qu’il existe deux Serbie : celle des modérés et celle des nationalistes soutenus par le régime et qu’il est encore incertain dans quelle mesure ces forces chercheront à influer sur la transition du pouvoir au Monténégro. Ce que l’on sait, toutefois, c’est que le gouvernement serbe a versé 1,5 million d’euros à l’Église et qu’une partie de ces fonds a servi à la campagne électorale au Monténégro.

Une importante discussion s’en est suivie sur l’avenir de la scène médiatique du pays. Mme Tadić Mijović a insisté sur la nécessité de voir l'organisme public de radiodiffusion, RTCG, devenir un véritable service public garantissant le pluralisme médiatique. « Les dirigeants politiques tentent de contrôler les médias et les médias devront continuer à se battre pour leur liberté », conclut Mme Tadić Mijović.

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