News

Back to news

Comment des dénonciations infondées sur YouTube et Facebook réduisent au silence des médias indépendants

25 January 2018

Dans les environnements répressifs, les voix de l'opposition dépendent de plus en plus des plateformes en ligne et des réseaux sociaux pour exister. Cependant, une affaire récente impliquant Meydan TV laisse à penser que les régimes autoritaires n'hésitent pas à s'engager dans un combat qui ne dit pas son nom contre la dissidence en ligne.

© Media Lab

Le 28 décembre, 11 vidéos étaient bloquées sur la chaîne YouTube de Meydan TV, l'un des derniers médias Azerbaidjanais indépendants restants, actuellement en exile à Berlin. Ces comptes rendus vidéo, qui mettaient en lumière des allégations de corruption de fonctionnaires, ont fait l'objet d'une salve d'attaques et de dénonciations, résultant en leur suppression au motif de violations des règles de droits d'auteur de YouTube.

YouTube s'est contenté de retirer les vidéos sans prendre la peine de visionner le contenu et de vérifier les soi-disant infractions.

À l'instar de quatre autres médias, le site Web de Meydan TV est bloqué depuis l'an passé suite à une décision de justice. Le média dépend donc de plus en plus de YouTube pour s'exprimer en ligne. Meydan TV n'a pas tardé à identifier la source des dénonciations : la société « Muse Network » qui a profité de son partenariat avec YouTube et dénoncé abusivement des infractions aux règles des droits d'auteur montées de toute pièce.

Comme l'a révélé CodaStory, la société, établie en Turquie mais qui possède un bureau à Bakou, est bien connue pour ses agissements qui consistent à attaquer les médias azéris indépendants sur YouTube.

Muse Network est à l'origine d'un incident similaire visant le service azéri de Radio Free Europe/Radio Liberty, qui, début janvier, a vu une vidéo sur la SOCAR (la compagnie pétrolière d'État de la République azerbaïdjanaise) retirée de YouTube au motif d'infractions présumées aux droits d'auteur.

Dans les deux cas, le directeur azerbaïdjanais de la société a rejeté les accusations.

L'affaire de Meydan TV « n'était pas un cas isolé », déplore Emin Milli, directeur de Meydan TV.

« Les fonctionnaires corrompus font appel à ces sociétés pour cibler les médias indépendants et les voix dissidentes, utilisant YouTube comme un instrument pour les museler ».

Les plaintes déposées sur YouTube peuvent facilement passer inaperçues ou ne pas être remises en question. Et conformément à la politique de YouTube, après trois infractions, une chaîne peut être bloquée. Comme le précise Emin Milli, « les plaintes sont vagues, il n'est pas spécifié quelles règles vous êtes accusé d'avoir enfreint, ni à quelle occasion. Ce manque de transparence rend la résolution des litiges très arbitraire ».

Pour les gouvernements, les plateformes de partage d'informations en ligne et les réseaux sociaux sont plus difficiles à contrôler que les médias traditionnels. Il semblerait, cependant, que les gouvernements ne soient plus enclins à tolérer les dissidents, que ce soit hors ligne ou en ligne.

Censure dans la blogosphère russophone

L'Azerbaïdjan n'est pas le seul à œuvrer pour la censure sur Internet à travers la perturbation et le blocage temporaires des comptes sur les réseaux sociaux. Des techniques similaires sont très répandues dans la sphère des médias en ligne russophones.

Depuis 2014, plusieurs comptes bélarusses et ukrainiens critiques à l'égard du Kremlin ont été suspendus sur Facebook, suite au dépôt (automatisé/par des robots) de multiples plaintes et de rapports falsifiés provenant de Russie.

Dans certains cas, les plaintes concernaient des publications destinées à démonter les mythes édulcorés de l'ère soviétique, un thème récurrent de l'effort de désinformation.

La République de Moldavie a recours aux mêmes mécanismes pour cibler les chaînes YouTube des leaders de l'opposition.

Pendant que Facebook et YouTube traitent les plaintes, les comptes des bloggers, militants et leaders de l'opposition ciblés restent suspendus. Même quelques heures d'interruption suffisent à détourner les internautes des chaînes bloquées.

Une guerre qui ne dit pas son nom contre la liberté d'expression en ligne

À la lumière de ce qui précède, les réglementations de plus en plus répressives en matière d'Internet adoptées par certains pays post-soviétiques – comme les mesures réglementaires introduites par le gouvernement azerbaïdjanais en décembre dernier ou la loi sur les agents étrangers bloggers approuvée en première lecture par la Douma russe le 12 janvier – ne sont que les instruments les plus visibles mis en place pour museler l'opposition en ligne.

Il y a un côté moins voyant de ce phénomène, à savoir que les gouvernements exploitent les vulnérabilités et les mécanismes réglementaires des outils en ligne pour engager une sorte de « combat asymétrique de l'information ».

De fait, si les plateformes de partage et les réseaux sociaux sont régulés par des mécanismes de signalement destinés à garantir que toutes les publications respectent les « normes de la communauté », les gouvernements autoritaires (et ceux qui agissent pour leur compte) bafouent ouvertement ces règles lorsqu'ils (ab)usent des mêmes mécanismes à des fins répressives.

Limiter l'accès aux informations en ligne à travers des perturbations arbitraires et le blocage de comptes sur les réseaux sociaux représente une grave atteinte à la liberté d'expression en ligne, comme l'a mis en avant le Conseil des droits de l'homme des Nations unies en 2016. La résolution des Nations unies condamne sans équivoque « les mesures qui visent à empêcher ou à perturber délibérément l’accès à l’information ou la diffusion d’informations en ligne, en violation du droit international des droits de l’homme ».

Mais les résolutions internationales n'ont à ce jour pas su se montrer efficaces face à ce phénomène. Alors comment des militants et médias indépendants travaillant dans des environnements hostiles et répressifs peuvent-ils lutter ?

Un mécanisme de protection est-il envisageable ?

Dans sa lettre de réclamation adressée à YouTube, Emin Milli recommandait au site la mise en place d'un « mécanisme de protection pour les voix et les médias indépendants dans les régimes autoritaires ». Toujours selon Emin Milli, cela rendrait plus difficile la « suppression de vidéos et de chaînes de sources fiables d'informations sur la seule base de dénonciations abusives et infondées ».

Mais tant que les grandes plateformes en ligne resteront muées par le pouvoir et les bénéfices commerciaux, la mise en place de tels mécanismes sera compromise.

Par ailleurs, même si ces sociétés venaient à instaurer des comités spéciaux ou des antennes administratives chargés de gérer les pays « problématiques », rien ne garantirait l'intégrité du personnel (à fortiori s'il est recruté localement) dans son rôle de protection de la liberté d'expression.

Dans le cas de Meydan TV, après que des journalistes internationaux ont contacté le responsable de Muse Network, les vidéos ont été réactivées sur YouTube. Cependant, la pression des journalistes et de la communauté internationale n'est qu'un mécanisme de réaction. La menace continue de peser sur Meydan TV et les autres chaînes similaires.

Stay in touch

Sign up for all the latest news, stories and events straight to your inbox.